Samizdat circule entre les frontières

Avec le Salon du livre de Genève, les éditions Samizdat font preuve d’une actualité riche et passionnante. Les six livres publiés invitent chacun à leur façon à traverser les frontières – de langues, de culture, d’espaces géographiques ou de genres textuels. Samizdat se fait ainsi passeur de mots entre les langues, tisse des liens entre les arts et donne à ses publications une couleur internationale.

Honneur aux éditrices qui sont poètes et traductrices. Claire Krähenbühl publie un beau livre d’art en compagnie de l’artiste Gisèle Poncet, La Bague de Lumnie. Une suite de poèmes et de dessins nés des aléas du quotidien, où se dessine dès le début le motif de la bague. La métaphore deviendra objet réel : ce bijou offert par cette mystérieuse enfant kosovare, Lumnie, en signe d’alliance malgré l’exil ou la séparation. « L’offrande serrure ou clé ?/ Lien de paille entre les mots ». Quant à Denise Mützenberg, elle signe une traduction du romanche de la poète Leta Semadeni. Dans ma Vie de renarde est un magnifique petit recueil bilingue, sur lequel nous reviendrons prochainement. En parallèle, Le Prisme du présent, du poète engadinois Duri Gaudenz est réédité et donne aux lecteurs un autre accès à la poésie rhéto-romane.
Le lecteur francophone se plaît à naviguer dans les textes originaux et à goûter la familière étrangeté du romanche. C’est à un transport similaire que nous invite I dolci di Baghdad/Les douceurs de Bagdad. A la genèse de ce livre bilingue, Daniele Morresi, l’auteur, dit avoir goûté des friandises rapportées de Baghdad par son ami l’artiste irakien Sabah Salman Al-Basri ; au plaisir de ces douceurs se mêleront des images de guerre : de cette expérience naîtra un poème en italien, puis tout un recueil, traduit par Luc Hamzavi. Une poésie qui évoque avec finesse et acuité les petites choses du quotidien, qui capte le non-dit, l’étrange, les contradictions de notre monde contemporain. « La fin est fébrile/ elle n’a pas de mémoire »
Elle aussi habituée de traverser les frontières des langues (elle écrit également en italien et en portugais), Prisca Agustoni publie son second recueil en français, Un ciel provisoire. Un recueil maîtrisé, où l’univers poétique du sujet semble menacé, en équilibre précaire, oscillant entre promesse et chute, désir et rupture. Si « Dehors le froid mâche les débris/ de ce que l’on appelle depuis le début/ le paradis », il reste « une soif/ sans relâche/ de voir couler de l’encre/ sur cette patrie d’abandon ».
Celui qui s’exile, qui râle, qui ralentit, le marginal, le solitaire, l’ultrasensible, le résistant : il est un peu de tout cela, L’Emacié d’Alexandre Caldara. Dans ce premier recueil, l’auteur neuchâtelois nous brosse le portrait poétique d’un être qui refuse les lois de la gravité sociale. Cette figure de la  fragilité, du peu, prend vie dans une matière verbale en fusion : de rythmes, d’images, d’échos. Un texte lui aussi sur le fil, entre prose et vers, récit et poésie.
Enfin, avec Poèmes pour quand j’aurai 18 ans, Sylvain Thévoz évoque la poursuite de l’adolescence dans l’âge adulte, une période d’existence vécue autant qu’à (re)vivre, en devenir, qui mobilise l’imaginaire et la langue. Un beau livre au graphisme soigné, avec une perspective poétique originale. Une possibilité de plus de se laisser tenter par une des publications de qualité de la maison d’édition genevoise.

 

Eric Duvoisin

Photographie : Prisca Agustoni