Lyrisme et dissonance de François Debluë : une lecture

« Le poète déplace des mots » ; le lecteur, à son tour, déplace les blocs de mots du poète.

 

« Aux poètes, il est de bon ton de reprocher leur isolement volontaire, leur enfermement hautain dans des tours d’Ivoire. » (p. 257) C’est à ce soupçon que François Debluë répond, par salves d’aphorismes, tirant contre qui, trop pressé ou soucieux de sa renommée, se paierait de mots, ou se draperait de leur aura trompeuse. La lyre n’a rien d’un facile abandon, ou d’une fuite complaisante, pour qui sait l’entendre avec justesse. Rien en elle n’est acquis ; en effet « chaque matin, il se peut que nous soyons comme au premier jour du monde : partagés entre effroi et émerveillement » (p. 9).

« À monde implacable, poésie implacable, […] plus guère de place ici pour un lyrisme de bonne compagnie, tant mieux. » (p. 44). N’oublions pas que « c’est des boyaux de mouton que, longtemps, on aura fait la corde des lyres » (p. 15) ; il en va ainsi de l’harmonie, passage dans la matière impure du monde. Pour autant, il ne faudrait pas en conclure qu’un instant de grâce authentique ne soit à espérer. Ainsi des « désarmantes beautés ! Celles-là qui nous laissent sans voix, démunis, devant leur évidence même, devant leur radicale simplicité. » Mais, dès lors, « à quoi bon des poètes ? » (p. 44) ; à quoi bon traduire par les mots une beauté parfaite, dès lors qu’« y toucher serait y attenter. En risquer la brusque disparition » ? (p. 263)

Peut-être parce qu’il n’est pas donné à l’être humain, perdu dans l’épaisseur de son langage, d’adhérer simplement à l’événement et d’en jouir, alors même qu’il s’est déjà effacé. Bien naïf est celui qui croit « saisir » le réel, pour la seule raison qu’il est en contact avec lui ; « parce qu’il colle à lui, parce qu’il le touche, le palpe, le fatigue et l’use » (p. 63). C’est ignorer « que l’on ne possède jamais rien ni personne ». Tout passe et, pareillement, celui qui, ne s’attachant qu’au flux des instants, glisse sur les choses et sur sa propre vie. On sent une nostalgie pour ces noces impossibles avec la grâce, et la conscience d’un rendez-vous perpétuellement manqué ; car le poète « aisément […] s’abandonnerait à “la douceur des choses” (Paul-Jean Toulet), volontiers il céderait à l’émerveillement d’être au monde, mais voici que soudain son humeur change, voici que la mémoire lui revient, chargée de tout ce qui n’est pas l’instant présent » (p. 9).

Lot de l’être de parole dont les mots ambigus, ces pharmaka, distillent la mémoire, d’essence double : poison qui, tout autant, est son propre remède. Car, certes, les mots nous empêchent de nous couler entièrement dans l’instant, d’être envahi par lui. Mais, perdus à la béatitude de l’abandon, il n’y a qu’en les mots que l’on puisse retenir ce qui, trop vite passé, nous attache au monde, ou se défaire de ce qui ne passe pas et nous entrave : « les mots recréent les circonstances, pour les faire revivre, mais aussi pour s’en défaire, quand elles demandent à être dépassées » (p. 196). Il n’y a d’expérience intense de la beauté que pour celui qui, tout aussi intensément, en éprouve la précarité, et ressent la nécessité paradoxale de s’en détacher pour la vivre.

C’est donc au moyen des mots qu’il faudra donner corps à la beauté ; mais il faudra toujours se méfier d’eux. En effet, si l’on ne possède pas les choses, il est tout aussi absurde de prétendre posséder les mots, « sans domicile fixe./ Ceux du dictionnaire, eux-mêmes, sont “de passage”./ Tous ne demandent qu’à être accueillis, recueillis, le temps d’une phrase, le temps d’un poème, avant de poursuivre leur chemin vers d’autres horizons, pour d’autres rencontres de mots, pour d’autres rencontres d’hommes et de femmes » (p. 259). La poésie tient sa nécessité d’une recherche consciencieuse d’appropriation de soi et du monde à travers le matériau des mots « traîtres », parce qu’intimes et étrangers à la fois.

Il faut se garder d’être un « faiseur (mais comment feras-tu poète, pour ne pas “faire”) » (p. 25) ; être lucide face au « danger de « se faire rouler » par les mots, les phrases, les images » (p. 38) ; les « peser » savamment, lentement, et « ne jamais abandonner le travail d’un texte tant que celui-ci n’a pas atteint son point d’incandescence » (p. 20). Il faut se retenir — « céder à la facilité est si facile, si agréable, d’abord » (p. 23) — et ne pas céder aux « feux de paille de la séduction » (p. 35) ; « (s’arrêter là cependant, et s’y maintenir : au-delà, la page brûlerait ; en deçà, elle resterait lettre morte) » (p. 20)

Ainsi, loin de tout prophétisme, se méfiant de « ces poètes qui se gargarisent d’infini et d’absolu » (p. 64), Debluë nous invite à considérer que « jamais les ressources d’aucun art ne feront reculer d’un pouce les violences et les horreurs du monde. Au mieux, elles auront permis d’en témoigner — c’est-à-dire de les envisager sans mourir aussitôt » (p. 80). N’est-ce pas assez pour justifier cet art de « croiser le fer avec les mots » (p. 261) ?

 

                                                               Mathieu Depeursinge

 

Un entretien du poète sur cet ouvrage est à écouter sur RTS – Espace 2.