Dissonance et extravagances chez Empreintes

Au mois de mai, un des principaux éditeurs de poésie en Suisse romande a sorti trois livres qui confirment la règle de la maison : une même ligne de goût, mais avec des poésies et des formes diverses.

L’étonnant et volumineux Lyrisme et dissonance offre une somme de fragments et de réflexions, aussi justes que drôles, sur l’art poétique selon François Debluë. Fruit d’un long travail déjà évoqué dans un article sur ce site, il ouvre une série de pensées sur la littérature et l’art d’écrire. Issu de la maturité (et même du début de la retraite), cet ouvrage marque un jalon incontournable dans le parcours de l’auteur. Il peut servir de livre parfait pour mettre l’esprit aussitôt en activité, pour les lecteurs comme pour les écrivains. François Debluë y partage ses doutes et ses certitudes avec finesse et humour :

 

À chaque fois, te voici en poésie comme un simple débutant.

Si tu te distingues du débutant, c’est que tu es plus fatigué que lui — non pas moins désarmé.

Si tu te distingues de lui, c’est qu’il est peut-être quelques ruses ou quelques acrobaties en lesquelles tu ne crois plus…

 
Particulièrement soigné dans sa fabrication, ce livre donne l’envie de ne pas être rangé dans une bibliothèque, mais de rester à proximité de la main pour en découvrir et en redécouvrir les ressourcements et les forces.

Sous un titre évocateur, qui pourrait ressembler à un essai de Jean Starobinski, Mira Wladir parvient déjà à son quatrième recueil chez Empreintes : L’Invention de la légèreté. Tristan Hordé, qui signe la quatrième de couverture, commente l’ouvrage : « On lit L’Invention de la légèreté comme un récit d’initiation, dans lequel les forces de vie triomphent avec le mot liesse dans le poème final, qui est une ouverture par ses derniers vers : et l’audace/amarante. » Cette légèreté va de « l’endroit » (première partie) au « monde » (partie ultime). Dans des vers libres courts, cette écriture se fait par incisions :

 

rien ne meurt

le jour traîne les ombres

au fond des pierres

une chair

fendue

qui est-ce ?

 
Alors que les évocations étaient toujours à la limite de la rupture dans les premiers recueils de Mira Wladir, la démarche se fait moins tendue ici, moins envoûtante peut-être. Est-ce la découverte de cette légèreté, de cette ouverture, qui provoquent une telle atténuation ? Les images elles-mêmes en deviennent parfois plus attendues : « on oublie les rats », « mais les fleurs/ il faut le croire/ mais les fleurs et les cuisses. » Venant d’Europe de l’Est et, même de plus loin, de l’Asie lointaine, vivant près de Besançon, Mira Wladir offre une saveur particulière en Suisse romande, mais plus largement à la poésie en langue française. Elle reste une des découvertes récentes des éditions Empreintes. Pour ceux qui ne connaîtraient guère sa démarche, nous recommandons d’entrer par L’Exil des renards ou Clinamen, et de lire ce quatrième ouvrage dans la suite des précédents, comme une libération.

Quant à Silvia Härri, qui est actuellement en résidence sur notre site, elle publie un recueil de poèmes chez Empreintes, Extravagances, en parallèle à Nouaison, un récit poétique chez Bernard Campiche. Toujours centrée sur le quotidien, l’ordinaire et le corps, la poésie de Silvia Härri se compose de différentes formes (proses ou vers), sous le signe de la tension. Ainsi l’été invite-t-il à la pesanteur des plages du sud :

 

nous suons des rêves liquides

car le monde est moite comme nos mains nous

bombardons la nuit d’air saturé

dans la chaleur poisseuse les contours noient.

 
La première partie « Réseaux » rassemble des poèmes proches de la notation, qui donnent l’impression de l’instantané, non sans mettre en évidence l’oralité et la banalité. Plusieurs scènes se déroulent dans les transports en commun, comme si le quotidien alors partagé était systématiquement le lieu d’un transport hors du commun, des extravagances justement. Une étrangeté se glisse dans les plis des jours, dans les failles également. Dans la deuxième partie, les proses évoquent des moments en suspension, car « attendre est toujours préférable ». Nous sommes dans les salles d’attente des hôpitaux, des postes, des cabinets médicaux ou encore sous un abribus. L’angoisse monte, mais l’ordinaire se compose de résistances. Quant à la dernière partie « Bornes », elle invite aux vacances sur la plage avec un enfant (comme dans le journal que Silvia Härri livre ici pour sa résidence). À la question « pourquoi votre attirance pour la poésie ? » posée par Jean-Paul Gavard-Perret, elle répond simplement : « Parce que de toutes les formes littéraires, elle est pour moi la plus juste et également la plus pudique pour saisir le monde. J’aime sa densité, j’aime ce qu’elle peut esquisser sans jamais tout à fait révéler, j’aime aussi l’espace qu’elle laisse à celui ou celle qui la lit. »

Il semblerait que l’été s’allège et dissone à l’ombre avec ces trois volumes parus chez Empreintes.

Antonio Rodriguez