« Et nous ne sommes qu’albatros ! » (P.-A. Tâche)

« Je n’ai jamais aimé ce qui finit. » Françoise Delorme nous donne sa lecture du dernie livre de Pierre-Alain Tâche.

 

Il faut continuer.

C’est ce qu’écrit Samuel Beckett à la fin de L’iInnommable. C’est aussi une nécessité de cet ordre à laquelle obéit Pierre-Alain Tâche avec ce dernier livre de poèmes en prose, La Quête continue. Il fait suite à un essai sur l’art dont le titre déployait autrement le même élan, mélancolique mais tenace: Une réponse sans fin tentée. Cependant, ces deux titres nuancent le désir. Répondre sous-entend un interlocuteur et une question qui peut-être préexistent d’une manière claire, alors que la quête, qu’une résonance teintée d’ironie rapproche de fête — fête perdue, fête qui n’aura jamais lieu — semble moins sûre de parvenir à ses fins.

Le poète mendie, alors.

Mais quoi?

Il y a dans ces poèmes calmes, au rythme mesuré et ample, aussi des questions, mais ces questions ne sont ni esthétiques, ni même philosophiques. Leur mystérieuse évidence nourrit la vie, même si elle conteste une vaine toute-puissance en remettant l’homme, le poète, le peintre à sa place:

 

Et tout l’espace t’appartient — avec la Sainte-Victoire ! Tu crois régner, mais un aréopage de sommets en cercle t’interroge.

 

Ces poèmes tiennent parfois même du bref récit et constituent des arrêts sur image ou de merveilleux ralentis qui transforment des anecdotes en moments de vie, intenses. On y trouve de nombreux signes fraternels, comme dans nombre de poèmes de Pierre- Alain Tâche, à d’autres poètes, Cingria, Ponge, Valéry, Follain, Salager, etc… Et à des peintres anciens, mais aussi des contemporains Alexandre Hollan, Jacques Truphémus, Martine Clerc dont les dessins ténus et fragiles qui accompagnent ces poèmes tracent d’étonnantes variations dont on ne sait si elles figurent un chemin vers un horizon au fond d’une vallée, une source originelle entre deux montagnes ou entre deux cuisses ou encore un étrange personnage inachevé, écartelé par les vents — plus ou moins légers de la vie. Naissance ? Mort ? Toutes ces références nourrissent le poète en chemin, vers où et pourquoi il ne sait pas vraiment, sauf à l’écrire clairement à la fin du dernier poème:

 

Il se sent dès lors plus mortel; car il sait qu’aucun train ne quitte cette gare, dont un poète fit son terminus, pour une destination éternelle.

 

Entre temps, il aura voyagé, comme à son habitude, dans des lieux qui se souviennent du courage et de l’étonnement humains, attachés à inventer une sorte de beauté qui, même si elle ne console pas, invite à poursuivre en l’accueillant la mince aventure de vivre, parfois dérisoire, en surprenant aussi des gestes, des regards fugitifs, mais amicaux, des gestes qui dénotent la fragilité et la drôlerie de nos existences :

 

L’apaisement me vint d’avoir surpris le cuisinier piquant trois feuilles au laurier de la cour. Un ordre semblait rétabli. La table allait tout remettre à niveau.

 

Curieusement, le premier poème fait penser à une conclusion, renouant avec le végétal bruissant et habile à la photosynthèse, cher au poète; un petit olivier tremblant semble donner sinon une leçon, du moins une direction à l’errance, sans tricherie, et presque un sens à la perte, puisqu’un moineau finit par surgir… Et tout le reste du livre, tel un chant d’oiseau, à peine, dépose « l’aumône d’une note grêle au sein de l’ample partition du jour ». Dans la poésie de Pierre-Alain Tâche, souvent vont de concert le trivial, l’ordinaire, parfois le saugrenu et quelque mouvement plus vaste dont le rythme lent, parfois presque solennel, nous entoure, nous réunifie, mais jamais jusqu’à l’immobilité terrifiante d’une unité entièrement réconciliée. Plutôt, la vérité, peu engageante, n’empêchera pas l’élan de lumière, même si elle le limite:

 

Je regardais les volets bleus de la maison d’en face: un hôtel déserté, dont l’étrave entrait haut sur la mer. Un rocher noir fermait le paysage et contenait l’élan de clarté.

 

Le lecteur pourrait se laisser gagner par une sorte de lassitude, parfois, où perce comme une sorte de regret, à la Du Bellay, sans qu’aucune lumière gagnée, pourtant, ne s’entache complètement. Quelques moments de beauté, d’amour même, restent, sinon sauvés, du moins écrits et accordés. Tous ces moments devenus poèmes, viennent jusqu’au lecteur. Instants partagés, n’est-ce- pas aussi ainsi qu’ils durent plus longtemps qu’eux-mêmes? Durée suspendue, bonheur léger que celui d’avoir entrevu, ému, même dans des lieux improbables, grâce au poème, quelque fugitive splendeur des corps que le trait de Degas, par exemple, aura su saisir, et plus encore:

 

Mais quelque chose, ainsi, leur est rendu par la caresse d’encre.

 

Pierre-Alain Tâche, dans ce dernier livre, accueille, plus encore qu’il ne l’a jamais fait, la difficulté d’avoir à écrire sous le sceau de la mort et de la vanité de tout. Une nouvelle tranquillité semble habiter sa poésie. Calme, paisible, sont des mots qui reviennent et scandent l’avancée, qui ne sera jamais une fuite. Ecrire pour éclairer le monde avec des mots semble bien créer une sorte de lumière, blessée mais réelle, obstinément humaine:

 

Je me souviens alors des arbres libres d’Alexandre [Hollan]. J’invoque L’indomptable et Le foudroyé – avec leurs brèches de lumière intense dans l’obscurité du jour.

 

 

Françoise Delorme

 

Pierre-Alain Tâche, La Quête continue, éditions de la revue Conférence, 2016.