Immersion dans l’univers de René Char avec Danièle Leclair

Du 14 juin au 29 septembre 2019, René Char est à l’honneur à la Fondation Jan Michalski. L’exposition René Char | Sources et chemins de la poésie invite ses visiteurs à parcourir le riche univers du poète, de ses recueils de l’après-guerre à ceux des années 70, où se dévoilent sa sensibilité à la terre et son rapport à l’espace. L’immersion dans son œuvre, à travers manuscrits et processus d’écriture, et sa sensibilité à l’art et à la nature, invitent à redécouvrir ce grand auteur. Retour sur le poète aux multiples facettes et sur l’exposition avec la commissaire Danièle Leclair.

Sandra Willhalm : Comment est né le projet de l’exposition René Char en collaboration avec la Fondation Michalski ?

Danièle Leclair : Cette exposition est l’aboutissement d’un long cheminement que j’ai moi-même fait à travers les archives de René Char, d’abord pour écrire une biographie du poète, puis pour mener à bien l’entreprise du Dictionnaire René Char.

En 2000, Anne Favre-Reinbold, qui avait été la compagne de René Char pendant plus de vingt ans, souhaitait déjà confier ses archives à un établissement public. Cela n’avait pu se réaliser, la bibliothèque choisie n’étant jamais venue chercher les documents. Une part importante de ces archives a donc été vendue aux enchères en décembre 2007 et se trouve maintenant dans les coffres de collectionneurs privés.

Anne Favre-Reinbold restait cependant propriétaire d’un fonds conséquent et son vœu de le mettre à disposition des chercheurs et du public n’avait pas changé. Les recherches faites auprès de différentes bibliothèques de manuscrits m’ont incitée à lui recommander la Bibliothèque universitaire et cantonale de Lausanne pour recevoir cet ensemble d’archives. Et c’est ainsi que René Char trouve sa place depuis peu au sein du campus de l’Université de Lausanne.

Il restait à faire connaître ce fonds. L’idée d’une exposition sur René Char est donc venue d’une discussion entre Silvio Corsini, conservateur de la Bibliothèque précieuse, Antonio Rodriguez, professeur de littérature à l’Université de Lausanne et moi-même, un jour de janvier, dans un café de Lausanne. Antonio Rodriguez a proposé la Fondation Jan Michalski – bien connue pour ses expositions d’écrivains – comme lieu d’exposition, et quelques mois plus tard, Véra Michalski donnait son accord pour exposer René Char.

Il s’agissait de faire découvrir la poésie de Char à un large public, au-delà du cercle habituel des chercheurs ou des étudiants de l’université qui viennent se plonger dans les archives d’un écrivain, de montrer plusieurs facettes de sa création poétique, sur un temps assez long, de ne pas l’enfermer, comme on le fait trop souvent en France, dans une seule période ou un seul recueil.

S.W. : Ce qui est intéressant, c’est qu’un panorama très large de l’oeuvre du poète est présenté. Qu’est-ce qui est marquant pour vous dans la diversité de ces écrits, et finalement, que dit-elle de l’auteur ?

D.L. : Il ne s’agit pas de l’ensemble de l’œuvre du poète car l’exposition commence après la Libération de la France, à la fin des années 40 ; à ce moment, René Char a déjà publié des recueils emblématiques, l’un de sa période surréaliste, Le Marteau sans maître, l’autre, de son engagement dans la Résistance, Feuillets d’Hypnos.

L’exposition s’ouvre donc au moment où, après les années de guerre, René Char retrouve son microcosme natal (dans le Vaucluse, autour de L’Isle-sur-Sorgue) et renoue avec les forces poétiques de son « pays », qui suscite en lui le désir de le célébrer, de chanter son accord avec cette terre nourricière, la rivière, ses roseaux et ses oiseaux, et toute une communauté d’hommes simples qui vivent au bord de la rivière : les pêcheurs et quelques marginaux qui perpétuent le souvenir de ces vagabonds d’autrefois que Char appelle les Transparents.

À ce moment, la poésie de René Char s’exprime dans des formes variées, privilégiant une langue simple dans le théâtre, avec la pièce Le Soleil des eaux, un versant lyrique dans les poèmes versifiés ou dialogués des Matinaux et une part réflexive dans « Rougeur des matinaux », suite de fragments aphoristiques où Char cherche à cerner ce qui différencie un poète des autres hommes et à formuler la tâche qui lui revient.

Mais vous avez raison quand vous parlez de panorama de l’œuvre : en effet, l’exposition suit la création poétique de Char pendant une trentaine d’années, ce qui permet de voir évoluer son rapport au monde, aux lieux et à l’histoire, et son écriture.

Cette temporalité permet de montrer comment le poète prend ses distances par rapport à l’histoire contemporaine pour s’intéresser aux temps plus lointains et aux œuvres d’art qui remontent à la préhistoire ; sa recherche poétique se nourrit de supports iconographiques variés autant que de l’observation de son environnement naturel : les photographies des peintures préhistoriques de Lascaux et celles de taureaux souvent observés en Camargue dialoguent à travers les poèmes. L’installation de Char à Paris le mène aussi vers les ateliers des artistes, Georges Braque, Maria Helena Vieira da Silva, Alberto Giacometti avec lesquels l’amitié s’approfondit.

Entre la fin des années 40 et la fin des années 60, le regard porté par le poète sur son environnement a changé. La célébration laisse place au sentiment de la perte, et la critique du poète envers les hommes de son temps prend place dans les poèmes. Le pays natal est vu comme un « allié diminué » et il alors est d’autant plus important de garder la trace de sites et de paysages menacés. Les poèmes de Retour amont et du Nu perdu évoquent des lieux abandonnés, sites en ruines ou fermes délaissées et des espaces encore inaltérés. « Ruine d’Albion », poème que Picasso a illustré, dénonce, lui, la main mise du gouvernement sur le plateau d’Albion, à des fins militaires. Char s’engage contre l’installation de missiles nucléaires, écrivant : « ce site vaut mieux que notre pain, car il ne peut être, lui, remplacé. » (Le Nu perdu).

En 1975, le recueil Aromates chasseurs salue non plus les oiseaux de la rivière mais les pouvoirs bénéfiques des aromates, ces plantes sauvages de la garrigue dont la résistance aux conditions climatiques extrêmes est à l’image du pouvoir de la poésie, toujours sentie comme un « remède balsamique », mais de moins en moins entendue.

L’écriture aphoristique est alors prépondérante : Char y dénonce en termes violents la perte de respect de ses contemporains pour leur planète et leur désir effréné de domination. La souffrance éprouvée incite le poète à se tourner vers le cosmos et les étoiles dont l’observation et les cartes anciennes lui inspirent la composition de ce recueil autour de la figure d’Orion.

L’exposition est donc construite sur ce mouvement (marqué par des changements de couleurs dans la salle), qui fait passer le poète du chant lyrique à la dénonciation, d’un accord avec le monde à son éloignement.

Cette évolution et la diversité des formes, de la voix et des sources poétiques, montrent que la poésie de René Char comporte de multiples facettes et ne peut être limitée à un seul recueil. Chacun peut donc trouver dans cette œuvre une formule, un poème ou un recueil qui lui parle plus particulièrement.

Ce que cette variété formelle dit de l’auteur, c’est aussi que son œuvre est toujours à l’écoute du monde, des lieux et des êtres, qu’elle dialogue avec nous et apporte une voix salutaire, alertant ses lecteurs et ses contemporains, leur enjoignant de « ne pas se contenter de constater, mais de s’opposer », que ce soit pendant la Seconde Guerre mondiale et la Résistance ou dans les temps plus proches qui voient la terre souffrir des dégradations infligées par les hommes, un combat qui nous concerne tous aujourd’hui.

La lucidité critique des poètes est plus que jamais une voix précieuse, qui nous ouvre les chemins de la beauté et nous fait éprouver la nécessité de la défendre, de lui donner place dans nos vies.

S.W. : Vous avez notamment écrit sur la réception des textes de l’écrivain en dehors de la France. Qu’en est-il de la Suisse ?

D.L. : Cet ouvrage collectif auquel vous faites allusion doit paraître courant 2019 à Paris et il montrera quand et comment René Char a été lu dans plusieurs pays : l’Espagne, l’Argentine, les États-Unis, la Belgique, l’Allemagne et le Liban. Rien sur la Suisse, malheureusement ; mais il serait intéressant de s’interroger sur la réception de Char en Suisse aussi, en envisageant le plurilinguisme du pays.

En effet, dans ce livre, qui poursuit le travail publié dans le Dictionnaire René Char, sur les traductions de Char, et parfois aussi sur sa réception, dans quatorze pays, on découvre que les poèmes de Char commencent souvent à circuler grâce à un poète qui en devient le traducteur tandis que cette parole interroge et infléchit son œuvre personnelle. Même quand les guerres ou les dictatures ralentissent sa diffusion, la poésie de Char marque fortement ses lecteurs étrangers qui sont sensibles à son exigence et à sa nouveauté formelle.

S.W. : La genèse des œuvres du poète a une place importante dans l’exposition. Qu’est-ce qui caractérise celle des écrits du poète par rapport à d’autres auteurs ?

D.L. : Si la genèse des œuvres tient une place importante dans l’exposition, c’est parce que je pense qu’elle permet aux visiteurs d’être plus proches du poète et de comprendre de façon concrète son travail poétique, depuis une phrase jetée sur un bout de papier, qui deviendra le point de départ d’un poème, jusqu’à la version définitive du texte, publié seul ou dans des ouvrages illustrés par des artistes.

Le titre de l’exposition Sources et chemins de la poésie indique ce vœu de donner accès aux tâtonnements et aux corrections qui font évoluer le sens de départ d’un poème. Ainsi, des manuscrits très raturés de célèbres poèmes, comme « Jouvence des Névons » ou « Deuil des Névons », sont une occasion pour le public de découvrir des documents qui restent habituellement dans les bibliothèques réservées aux chercheurs. La langue y est souvent plus simple, moins resserrée que dans la version finale.

On peut voir aussi comment une photographie va devenir la source d’un poème, combien elle reste parfois à la mémoire du poète pendant de nombreuses années ; ou comment Char et Camus ont collaboré étroitement pour l’ouvrage La Postérité du soleil.

Il est difficile de comparer la façon de travailler de deux poètes : mais si l’on rapproche les dossiers de manuscrits de René Char de ceux de Lorand Gaspar (né en 1925), on peut remarquer que ceux de Char sont beaucoup moins volumineux : on recense souvent vingt ou trente dossiers, voire beaucoup plus, de textes préparatoires pour un seul recueil de poèmes chez Lorand Gaspar, ce qui n’est pas le cas chez Char où, le plus souvent, le brouillon d’un poème tient sur une seule page ; celle-ci constitue une base stable qui sera ensuite corrigée, et souvent, réduite, alors que chez L. Gaspar, les reprises donnent souvent lieu à des réécritures complètes et à des abandons de textes entiers.

Les carnets sont aussi très importants pour Char : il y note quelques phrases discontinues ou quelques lignes et y revient ensuite, pour y prélever une expression ou une phrase, les barrant au fur et à mesure qu’elles intègrent un poème en cours.

S.W. : Si vous deviez présenter René Char en quelques mots aux personnes qui n’ont pas encore eu la chance de découvrir sa vie et ses écrits en poésie, quels termes emploieriez-vous et pourquoi ?

D.L. : Le poète Dominique Fourcade a souligné le « langage extraordinairement inventif » de René Char, « son aptitude à transfigurer la vie quotidienne », témoignant que toute rencontre avec lui laissait « plus libre, plus fort, plus voyant ». Les métaphores de Char s’imposent en effet par leur justesse et leur beauté.

La force de la poésie de Char tient aussi à une tension entre une très grande sensibilité au monde, une attention à toute vie, végétale, animale et humaine, fût-elle la plus humble, et une lucidité critique qui refuse le confort et ne craint pas de dénoncer et de prendre des risques.

S.W. : Finalement, comment vivez-vous cette exposition en territoire suisse romand, qui se révèle en véritable vallée lyrique ?

D.L. : C’est une chance et un bonheur de pouvoir présenter à un large public, dans ce lieu magnifique qu’est la Fondation Michalski, un grand poète qui n’était pas encore très lu en Suisse. Parmi les premiers visiteurs, nombreux étaient ceux qui ne connaissaient pas son œuvre et peut-être que sans l’exposition, ils n’auraient jamais eu l’occasion de la découvrir. L’intérêt de montrer l’œuvre d’un poète à travers une exposition s’en trouve confirmé car c’est un moyen de faire entrer immédiatement les visiteurs au cœur d’une poésie réputée difficile.

Le cheminement en quatre parties qui guident le regard, participe de cette volonté d’ouvrir l’univers du poète à tout public : les réactions sont d’ailleurs très positives, le public suisse étant sensible à une « démarche démocratique », selon les mots d’un visiteur, et dialoguant spontanément avec Char en apportant des témoignages très intéressants, liés à des modes de vie anciens dans certaines régions de Suisse, qui rejoignent les expériences de Char. Par ailleurs, la sensibilité de Char face aux dégradations que les hommes modernes font subir à la terre renvoie le public à des questions qui le concernent directement.

Ce qui me frappe, c’est que le public suisse aborde cette œuvre avec un esprit très ouvert, restant longtemps sur place, achetant des livres de Char, les lisant sur la terrasse.

Comment ne pas voir là autant d’exemples du dialogue qu’ouvre un poète avec chacun/e de nous ?

Je ne peux donc que saluer l’initiative d’élargir « Le Printemps de la poésie » dans le temps et dans l’espace. À Montricher, situé sur une éminence à environ 680 mètres d’altitude, la « vallée lyrique » dépasse largement les berges du Léman, que l’on aperçoit au loin. Mais on y lit Lettera amorosa et on a même pu y entendre le 22 juin dernier les voix splendides de Jeanne Zaeppfel et de Marie Salvat chanter Monteverdi.


Toutes les informations sur l’exposition et sur les événements organisés en lien avec celle-ci ici.