Les poèmes de la quarantaine

En cette période de confinement en raison de la pandémie, le festival Printemps de la poésie partage les mardis et les vendredis des textes sur les réseaux sociaux: des célébrations, des déplorations, ou simplement des poèmes aux étranges résonances. Découvrez ici les quatre premiers textes présentés.

(1)

En 1918, Guillaume Apollinaire publie son dernier recueil, Calligrammes, comme autant de poèmes de la paix et de la guerre. Le poète meurt la même année en raison de l’épidémie mondiale de «grippe espagnole», à l’âge de 38 ans.

«Carte postale»

Je t’écris de dessous la tente
Tandis que meurt ce jour d’été
Où floraison éblouissante
Dans le ciel à peine bleuté
Une canonnade éclatante
Se fane avant d’avoir été

Guillaume Apollinaire, Calligrammes, 1918.

(2)

Un poète latin évoque une scène d’épidémie à Rome: c’est Ovide vs Covid.

Autrefois, un fléau terrible avait empoisonné l’air du Latium,
et la maladie qui rongeait leur sang rendait les corps livides et hideux.
Lorsque les habitants, las d’enterrer leurs morts, voient qu’il n’y a rien
que puissent les efforts humains, rien que puisse l’art des médecins,
ils demandent l’aide du ciel et se rendent à Delphes,
centre de l’univers, pour consulter l’oracle de Phébus:
ils prient le dieu qu’il veuille leur donner une réponse salutaire,
secourir leur détresse et mettre fin aux maux d’une si grande cité.
Alors, le temple et le laurier et le carquois que portait le dieu,
tout trembla en même temps, et le trépied, du fond du sanctuaire,
fit retentir cette parole qui impressionna les esprits épouvantés:
«Romain, ce que tu cherches ici, que ne l’as-tu cherché plus près!
Cherche-le maintenant en un lieu plus proche: ce n’est pas Apollon
qu’il vous faut pour réduire vos deuils, mais le fils d’Apollon.
Partez sous de bons auspices et faites venir mon fils chez vous.»

Ovide, Les Métamorphoses, livres 15, vv. 626-640, trad. A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2009. Le texte original et la suite du poème ici. http://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met15/Met15,%20622-744.htm

(3)

Né en 1925 et décédé en octobre 2019, Lorand Gaspar était poète et médecin. Il a exercé à Jérusalem, Bethléem et Tunis. L’expérience du désert, de Judée notamment, a abondamment nourri ses réflexions sur la poésie.

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement de la question est tel — par sa radicalité, sa nudité, sa progression irréfragable — qu’aucune réponse n’est attendue; plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve…

Lorand Gaspar, Approche de la parole, Gallimard, 1978.

(4)

Le 3 avril 1942, le célèbre poème «Liberté» de Paul Éluard était publié. Son auteur le qualifiait de «poème de circonstance», dont la fonction, en période de résistance, aurait été proche de «La Marseillaise» de Rouget de Lisle. Pourtant, au lieu d’unir la nation ou le continent sous la seule bannière du combat, Paul Éluard souligne le désir de liberté par le rassemblement des peuples. Malgré la simplicité nécessaire du texte, l’effet relève d’une haute ambition sociale. Sa fin prend une teneur singulière dans les circonstances actuelles.

[…]
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Paul Éluard, «Liberté», Poésie et vérité 1942, 1942.

(5)

Née en 1979, Julie Delaloye est poète, infectiologue et cheffe de clinique au service des maladies infectieuses des hôpitaux vaudois et valaisans. Après une recherche sur le V.I.H., elle a été d’emblée mobilisée pour faire face à la pandémie de Coronavirus en Suisse. Davantage que son sens professionnel, nous soulignons ici la grande finesse et sensibilité de ses poèmes publiés chez Cheyne éditeur.

« Malgré la neige »

Malgré la neige, se risquer encore,
dans la lumière inouïe du jour, rompre
les dernières lueurs laissées par la nuit,
déplier devant les cimes enchevêtrées
de soleil les songes encore incertains,
où affleure peu à peu l’espérance.

Julie Delaloye, Malgré la Neige, 2015.


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