La poésie, une voie (voix) à transmettre! — Mathilde Vischer

Professeure à la Faculté de traduction et d’interprétation à l’UNIGE, poète, traductrice littéraire, Mathilde Vischer mène un travail d’envergure dans de nombreux domaines. Mais comment ces activités se mêlent-elles et s’impactent-elles au quotidien? Comment forme-t-elle, sensibilise-t-elle ses étudiants au travail traductorial? Réponse dans cet entretien, où les voies multiples (traduction, écriture et enseignement) résonnent comme la meilleure voix possible pour transmettre la poésie.

Sandra Willhalm: En tant que professeure à la Faculté de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève, qu’est-il important pour vous de transmettre à travers vos enseignements? Comment la traduction spécifiquement poétique y est-elle abordée?

Mathilde Vischer: La Faculté de traduction et d’interprétation a pour mission de former des étudiants à différents métiers pour lesquels le langage est central, et elle reste l’une des rares qui, par sa formation théorique et pragmatique, les prépare à la vie professionnelle. J’y enseigne la traduction générale de l’italien vers le français et la traduction littéraire de l’allemand vers le français. Un autre cours de traduction littéraire de l’anglais vers le français est proposé, ainsi qu’un stage en traduction littéraire sous forme de mentorat personnalisé, en partenariat avec le Collège des traducteurs Looren, une résidence pour traductrices et traducteurs. Dans ce contexte où les fondements des filières ne reposent pas sur les études littéraires, le rôle de ces fenêtres sur la littérature se révèle à la fois multiple et décisif. Il s’agit tout d’abord de proposer une approche des textes différente de celle qui est enseignée pour la traduction pragmatique. En traduction littéraire, le style est essentiel, et la sensibilité à la forme est primordiale, le moindre détail peut faire sens. Les étudiants sont parfois déstabilisés lors des premières séances, parce qu’il ne leur est pas possible d’appliquer ce qu’ils et elles ont appris dans les autres cours. C’est un exercice d’attention extrême, il faut être à l’écoute des spécificités stylistiques du texte, du contexte culturel et du contexte propre à l’œuvre de l’auteur. Si on scinde par exemple en quatre segments une phrase de Natalia Ginzburg de dix lignes qui évoque la lente agonie du père – comme on leur apprend (moi également) à le faire dans d’autres cours –, on dénature le texte. Si on cherche systématiquement des collocations – ces associations fréquentes de deux éléments dans le discours –, on risque de réduire l’originalité d’une image ou d’un assemblage de mots inédit à une expression convenue; et, ce faisant on ruine la singularité du style.

Dans les écritures contemporaines exigeantes, l’une des grandes difficultés est de trouver le juste degré d’étrangeté en français. Ce travail qui met au centre la sensibilisation aux rythmes et au travail d’écriture dans la langue d’arrivée, et qui implique un recours à des connaissances vastes, constitue un atout qui s’avérera également profitable aux étudiants pour les traductions dans les autres disciplines. Qu’il s’agisse de prose ou de poésie, le travail n’est pas fondamentalement différent: on parle de rythme, de voix, d’intonation; le poème concentre seulement cela de façon plus intense. Chaque auteur exige qu’on l’aborde de façon spécifique, qu’il s’agisse d’un poète, d’un dramaturge ou d’un romancier. Même si la poésie effraie tout d’abord parfois les étudiants, les retours sont excellents et des mémoires dans ce domaine sont régulièrement rédigés. Il m’importe aussi de leur permettre de découvrir non seulement de grands écrivains et poètes de langue allemande (Franz Kafka, Paul Celan, Ingeborg Bachmann, Rose Ausländer), mais aussi des autrices et auteurs suisses contemporains, qui sont celles et ceux que pourraient être amenés à traduire les étudiants qui se lanceraient dans la traduction littéraire après leurs études (je pense notamment à de jeunes autrices comme Julia Weber, Dorothee Elmiger ou Gianna Molinari). Il me tient aussi à cœur de leur faire découvrir des textes d’écrivains-traducteurs et de poètes sur la traduction, comme Yves Bonnefoy.

Nous nous prêtons également à l’exercice de l’analyse des éventuelles traductions existantes des textes proposés, ce qui leur permet de se confronter à la qualité des traductions publiées, de déceler d’éventuelles marques du traducteur ou de la traductrice dans le texte et aussi, souvent, de valoriser leur propre travail. Il m’arrive aussi parfois de les initier à des formes expérimentales de traductions poétiques, telles que les pratiquent aujourd’hui Heike Fiedler et Isabelle Sbrissa par exemple, et à la «craduction», l’écriture d’un texte à partir d’une langue inconnue, dans le cadre de traductions libres ou d’ateliers de traduction multilingues, organisés avec des collègues.

Enfin, concernant la poésie, et voilà peut-être le plus important, mon souhait est celui de leur permettre de vivre, à travers la traduction d’un poème, l’expérience d’un autre rapport au temps dans le langage. Traduire un poème de cinq ou dix vers, c’est vivre le paradoxe de le lire en quelques secondes, et de vivre avec lui plusieurs jours pour le traduire. Proposer à des étudiants de traduire un poème aujourd’hui, c’est les inviter à se laisser habiter par le rythme, la voix du poème; à entrer dans un temps long, dans une lecture profonde et stratifiée; à vivre une expérience où l’imaginaire et l’intuition ont toute leur place; à entrer dans un espace de résistance (même minime) face aux impératifs d’un monde où l’efficacité et le rendement semblent primordiaux. Dans les études qu’ils et elles mènent à la FTI, rares sont les moments où les étudiants sont confrontés à cela, qui pourtant me paraît essentiel pour la formation dans le langage. Traduire des textes littéraires permet aussi de se confronter au rapport entre vie, expériences et langage. Les expériences du langage sont indissociables des expériences de la vie et constituent des strates d’une mémoire implicite qui nourrit notre façon de lire un texte et de le traduire. Il importe enfin de leur expliquer que, si les débouchés pour la traduction littéraire ne semblent pas aussi évidents que pour d’autres filières proposées par la FTI, et si cette activité exercée à plein temps ne permettrait pas d’en vivre, la traduction littéraire peut très bien être pratiquée parallèlement à d’autres types de traduction ou d’autres activités professionnelles, sur un marché qui s’avère par ailleurs bien vivant et dynamique, et dans un contexte où les aides pour traducteurs en herbe sont de plus en plus nombreuses. Il arrive d’ailleurs parfois que cette branche de la formation suscite des vocations…

S.W.: Parallèlement à votre métier de professeure, vous êtes poète. Nous pouvons citer notamment votre dernier recueil, Comme une étoile tombe dans la nuit (éditions Samizdat), paru en 2019. Votre écriture nourrit-elle votre travail de traduction poétique et de professeure, ou inversement?

M.V.: L’écriture poétique, la traduction poétique, la recherche universitaire en poésie et l’enseignement sont pour moi en liens étroits, ces quatre domaines se nourrissant l’un l’autre. L’étude approfondie de la poésie des autres, en plusieurs langues parfois, ou des rapports entre écriture et traduction, est un terreau certain pour l’écriture et la traduction poétiques, qui se nourrit nécessairement d’expériences littéraires fortes; inversement, l’écriture personnelle, la recherche d’une forme et sa transformation au fil du temps, de même que la confrontation aux expressions poétiques des autres par la traduction, nourrit indéniablement ma réflexion littéraire et traductologique. L’autotraduction, à laquelle je m’attelle avec un auteur-traducteur italophone sur l’un de mes livres, pose des questions qui enrichit ma réflexion sur l’œuvre bilingue d’une poète qui s’est autotraduite, Marina Skalova, sur laquelle je prépare un long article. De même, le dialogue avec mes traducteurs vers l’allemand et l’italien, pour mon deuxième livre de poèmes, est extrêmement stimulant pour l’enseignement. Il y a une véritable circularité entre ces domaines d’activité. La traduction poétique, l’écriture poétique, l’enseignement et la réflexion sur l’écriture des autres par la critique ont pour point commun une nécessité, celle de «creuser»: creuser le langage; creuser par le langage ce que le réel donne à voir, à lire et à comprendre; creuser ce que l’espace d’infime liberté intérieure qui nous est propre nous permet d’entrevoir et de comprendre.

S.W.: Vous avez traduit plusieurs poètes de langue italienne, parmi lesquels Fabio Pusterla, Pierre Lepori ou encore Leopoldo Lonati. Quels sont les défis, selon vous, de la traduction de l’italien au français, notamment par rapport à d’autres langues? Comment vous êtes-vous approprié les textes de ces auteurs?

M.V.: Par rapport à d’autres langues, la difficulté de la traduction de l’italien vers le français réside dans la grande proximité entre les deux langues. Cette proximité est un piège, puisqu’elle n’est en réalité qu’apparente: traduit de cette langue aux sonorités rondes et généreuses, où tout semble rythmé, le poème en français devient souvent, dans un premier temps du moins, sans relief. L’enjeu consiste donc à travailler le poème de façon à lui donner une force et une épaisseur. Les poèmes les plus difficiles à traduire sont souvent ceux qui se lisent le plus facilement et qui sont caractérisés par une grande densité sonore et rythmique en italien. Mais au-delà des difficultés propres à une langue, l’enjeu essentiel est de parvenir à entrer en profondeur dans le langage poétique de chaque auteur. En ce qui concerne Leopoldo Lonati par exemple, dont j’ai traduit un livre de poèmes avec Pierre Lepori, la difficulté résidait dans la grande concision et et la concentration des vers. C’est en nous saisissant du rythme très singulier de ces poèmes serrés, un rythme irrégulier, fondé sur des répétitions et des échos sonores, que nous avons tenté d’«écrire» ses poèmes en français. L’«appropriation» des textes d’un auteur a lieu par un processus obscur qui agit par la force des affinités et des résonances intérieures. Sur la traduction de la poésie en général et de la poésie de Fabio Pusterla, l’auteur que je suis depuis une vingtaine d’années, je renvoie à un entretien mené par Françoise Delorme pour poesieromande.ch à l’occasion de la parution d’une anthologie de cet auteur en français[1]


Photographie: © Manolis Mourtzakis

[1] Françoise Delorme, «L’inquiétante traduction du poème, entretien avec Mathilde Vischer», poesieromande.ch, 20 décembre 2017, http://poesieromande.lyricalvalley.org/2017/12/20/linquietante-traduction-du-poeme-entretien-avec-mathilde-vischer/.