Voici les voix, entre échos et contrastes — Pierre-Alain Tâche

«Voici les voix», un événement-phare du Printemps de la poésie, aura lieu ce soir à 20h sur Zoom. En hommage à Philippe Jaccottet et Pierre Chappuis, il invitera le public à s’interroger sur les interprétations diverses de leurs poèmes. À cette occasion, Pierre-Alain Tâche sera en compagnie de Michel Collot et Sylviane Dupuis en ouverture du rendez-vous. Avant de vous joindre à l’événement, nous vous invitons à (re)découvrir un texte du poète en hommage à Philippe Jaccottet. Dans une contribution oscillant entre dette, reconnaissance et détachement, Pierre Alain-Tâche décrit avec humilité la trace laissée par le grand poète sur sa propre trajectoire poétique.

Leçons de lumière et de ténèbres

Il est des dettes que l’on ne saurait régler en quelques traits de plume. Celle que je sais avoir à l’égard de Philippe Jaccottet est de ce nombre, qui dépasse la reconnaissance qu’un lecteur peut concevoir envers l’auteur d’une œuvre qui l’a éveillé, nourri, et qui l’accompagne dans la durée. Elle est, en effet, d’autant plus grande que les difficultés et les obstacles qu’il a rencontrés et, finalement, surmontés dans l’aventure d’écrire m’ont aidé à discerner mieux, en des temps alors décisifs, ce que je pouvais espérer d’une pratique encore balbutiante de la poésie. On m’autorisera, faute de mieux, les quelques considérations qui vont suivre.

L’Effraie et autres poèmes est le recueil qui m’a ouvert à l’œuvre du poète de Grignan. (Il est paru dans cette Collection Métamorphoses de Gallimard que je chérissais tant!) C’était à la toute fin des années cinquante. Je ne me lassais pas de relire ces pages où le poète me paraissait trouver les mots qui m’étaient encore refusés. La beauté et la mort y étaient présentes. Mais des vers tels que «La terre est maintenant notre patrie» (auquel ferait plus tard écho le Hic est locus patriae de Bonnefoy) m’apportaient à la fois une promesse et une espérance nouvelle.

J’en vins très vite à me procurer La Promenade sous les arbres, qui prolongea mon émerveillement. J’étais loin de posséder les repères littéraires du poète, mais je me suis tout de même trouvé fortement concerné par la méditation qu’il y conduit dans sa quête de vérité. Elle a comblé une attente secrète que je n’aurais su comment satisfaire autrement, tout en me rendant attentif aux tonalités, aux modulations et aux difficultés de son expérience poétique.

Puisqu’il est ici question de porter témoignage, je me dois de dire que la découverte de ces deux livres fut au nombre de celles que je tiens pour décisives: elle instaura un rapport où je me comportais comme un élève face à un maître qui n’avait pas demandé à l’être! Sans d’ailleurs que je songe à en tirer directement effet, car leur auteur m’impressionnait trop, alors, pour que j’aie ne fût-ce qu’envisagé de tenter le dialogue à propos de la poésie. (Je le rencontrerais bien plus tard.) Toute leçon serait à trouver, à prendre, dans une œuvre dont j’ai dès lors suivi fidèlement les étapes.

Le plus facile fut de saisir que la poésie de Jaccottet est exemplaire d’une relation au monde instaurée par désir, par nécessité de renouer avec la nature, d’entretenir et de maintenir avec elle une relation inquiète; et que cela implique «une certaine modestie de ton et de sujet». Il fut moins aisé d’admettre qu’une telle entreprise exige une lutte où le pire, parfois, s’invite. Il y avait la part de la lumière et celle des ténèbres; il y aurait peut-être une opacité à combattre, toute une obscurité à traverser.

D’autres ont dit et diront mieux que je ne saurais le faire, quelles furent les axes et les enjeux de la quête d’un poète majeur de notre temps. Au risque de m’exposer à la paraphrase, je voudrais seulement répéter ici combien je suis sensible à la qualité et à la finesse de l’attention dont il se montre capable face aux éléments du réel (qu’il s’agisse d’un verger d’amandiers en fleurs ou de ce chien «errant au hasard, plus proche, plus réel que tout le reste», dans les ruines de Palmyre); mais aussi à son constant souci de trouver le mot juste, à la recherche qui est sienne de la plus grande simplicité possible, laquelle redouble son exigence de vérité; ou encore à sa patiente résilience à l’épreuve de la violence, de la destruction, comme à sa manière de ne rien forcer et de s’effacer, au besoin, pour préserver la part de l’indicible – jusqu’en des pages sous-tendues par la réflexion philosophique.

La première leçon, que je n’ai jamais eu motif de remettre en question, fut que l’exercice de la poésie pourrait bien être le mode propre au retour de la pensée, de la conscience sur elle-même. J’ai retenu que, chez Jaccottet, la parole se tenait à la croisée de l’élémentaire et de la complexité du réel, sur le qui-vive; et souvent sur le seuil du silence, parce que menacée par la tentation de se retourner définitivement contre elle-même, tout bien pesé. À lire le poème et à y revenir, j’ai perçu qu’il est le lieu d’une expérience éprouvante qui exige un refus du mensonge, de l’illusion ou de la lâcheté; un refus qui, en retour, assure l’œuvre entière d’exister, à nos yeux, dans une sorte d’évidence inattendue à situer au-delà des doutes qu’elle n’aura jamais manqué de relayer.

Un autre enseignement, plus difficile à intégrer, fut déduit du constat fait par Jaccottet, au sortir de la guerre, quant à la nécessité d’avoir à «baisser le ton» et à refonder la parole au plus bas. Il m’en a fait prendre conscience, car je n’avais pas encore lu, à ce sujet, l’affirmation autrement tranchante d’Adorno – à laquelle il ne souscrivait d’ailleurs pas. J’en ai tenu compte, sans doute par imitation, sans m’être senti pour autant obligé de m’y soumettre, à mon tour et dans une même mesure, en renonçant, par exemple, à la célébration – et le fait que nous soyons d’une génération différente explique peut-être cet écart. Me touche alors infiniment le fait que la beauté, si tremblante, si menacée soit-elle, soit parvenue à préserver sa place et à surgir encore dans un chant qui reste constamment confronté à la fragilité, à la perte et au manque.

Mais, à reconsidérer ainsi le parcours de Jaccottet, la leçon qui l’emporterait peut-être est celle qui m’a conduit à envisager l’inéluctabilité de la recherche d’un équilibre à trouver, par l’écriture, entre des forces à jamais antagonistes. Et ce, quelle que soit l’importance relative que nous leur attribuons. Nul n’échappe à cette pesée qui aura été responsable, chez lui, d’une lutte épuisante autant qu’indécise qui, en fin de compte, lui a permis jusqu’au bout d’éviter le renoncement à la poésie. Une poésie qui, comme le relève si justement José-Flore Tappy à la fin de son remarquable Avant-propos à l’édition des Œuvres dans La Pléiade, «du fond de sa précarité peut encore tenter cela: se faire médiation, négociation ininterrompue. Poésie de la déchirure, mais surtout de la réparation. Toujours en avant d’elle-même. Donnant une chance, la seule possible, à l’unité rêvée».

Une autre dimension mérite d’être prise en compte dans l’évaluation de ce que je dois à l’auteur de L’Entretien des Muses. En effet, il m’a ouvert à d’autres poètes qui comptent beaucoup pour moi. C’est ainsi qu’il m’a fait découvrir Yves Bonnefoy et André du Bouchet, mais aussi Francis Ponge et Henri Michaux ou des voix plus discrètes, telles celles d’Eugène Guillevic, de Jean Tortel ou d’Henri Thomas. Quant à ses traductions, elles m’ont notamment permis d’aborder, non sans délectation, la poésie de Giuseppe Ungaretti et de relire, avec un regard neuf, des poèmes de Hölderlin (que je connaissais dans la traduction de Gustave Roud) ou le Rilke des Élégies de Duino.

Mon adhésion à l’œuvre fera donc l’économie des prudentes réserves où j’ai vu tant de frileux s’enliser! Je ne saurais taire, cependant, que la personnalité de Jaccottet ainsi que le statut auquel l’extrême qualité de ses écrits l’avait fait accéder dans le monde des lettres m’auront longtemps comme inhibé. J’ai eu à me déprendre d’une influence à la fois bénéfique et potentiellement paralysante. Pour ce faire, il m’a fallu discerner qu’au-delà de l’admiration que je portais à l’homme et à l’œuvre, j’aurais à trouver la juste distance, à faire en sorte que sa conception de la poésie ne vienne pas s’interposer comme un filtre entre le monde et moi. Car c’est là la possible emprise qu’exerce, fût-ce comme à son insu, toute œuvre de la plus haute inspiration. (Je suis sans doute loin d’être le seul poète à avoir dû affronter cela.) Il fut donc question de me soucier de trouver et de préserver ma voie, si modeste, si mal assurée soit-elle. Ce que je n’aurais pas fait de la même manière s’il ne m’avait pas, en quelque sorte, secoué! Je lui suis donc reconnaissant du champ qu’il m’a permis de prendre.

Avec les années, Jaccottet m’a appris à «mettre de l’ordre dans le proche», mais sans avoir à emprunter «le chemin qui passe par le plus long et le pire». Il m’a ainsi guidé, facilité dans la perception de ce que j’avais (peut-être) à dire. Il m’a aussi incité à la réflexion personnelle qu’implique un engagement en poésie qui soit susceptible de donner un sens à l’existence. Je puis donc aujourd’hui revenir aux livres autrement: avec le dessein de m’approprier la part de sens dont une lecture par trop orientée, pour certains d’entre eux, m’aura sans doute alors privé. Et ce sera manière de ne rien oublier de ce que je lui dois.