Carla Demierre lit Rasha Omran, Celle qui habitait la maison avant moi

Carla Demierre lit

Rasha Omran, Celle qui habitait la maison avant moi (éditions Héros-Limite, 2021)

La prolifique et exploratrice revue L’Ours blanc vient de faire paraître Celle qui habitait la maison avant moi de la poétesse syrienne Rasha Omran dans une traduction de Henri Jules Julien et Mireille Mikhaïl, l’occasion pour moi de découvrir son écriture palpitante et infatigable, sa langue à la fois percutante et douce.  

Poétesse et activiste bien connue, Rasha Omran ne cesse depuis son exil en Égypte, de dénoncer la guerre en Syrie et de s’exprimer en faveur de la réforme démocratique. Elle a dirigé le festival international Al Sindiyan pendant dix-huit ans avant de quitter le pays en 2012. Le recueil Celle qui habitait la maison avant moi a été écrit dans sa maison du Caire. Quand on lui demande si ce texte relève d’une poésie de l’exil, Rasha Omran répond ceci: «Les autorités m’ont ordonné de quitter la Syrie. Mais je vis dans un pays, l’Égypte, qui ne m’est étranger ni dans la langue, ni dans la coutume, ni même dans l’humeur des gens. Le concept d’exil, je crois, s’accompagne généralement d’un sentiment d’aliénation. Je ne me sens pas aliénée en Égypte. Je ne me sens pas étrangère. Mais si j’avais été dans mon pays à cet âge, aurais-je écrit sur ma solitude? Je n’en suis pas sûre.»

J’ai lu le livre de Rasha Omran, comme si de l’eau ruisselait directement depuis le plafond de sa maison cairote sur ma tête, dans la salle de lecture d’une bibliothèque genevoise. Le texte m’a fait boire la solitude de ces femmes comme un vin doux. Les phrases m’ont gentiment plaquée sur le sol de la cuisine contre le carrelage frais. Une voix m’a proposé de lécher le sel éparpillé sur la table. Une chatte est passée, et mes vêtements se sont instantanément couverts de poils. Tant et si bien que j’étais vraiment là en sensations, dans ce lieu où Rasha Omran écrit, cet endroit où une autre femme vivait quelques temps avant elle, le livre comme une maison miniature pour femmes solitaires entre mes mains.

La couverture du livre a la couleur de la rouille, du coing rôti et du sang séché. Le papier semble avoir absorbé un peu du texte, quelques mots – rouille, sang, vin, coing, les mêmes qui me sont restés en tête après la lecture, comme des fruits oubliés au fond de mon sac, des mantras cruels et précieux dans mes poches.

Une femme seule partage sa maison avec le fantôme de celle qui se regardait dans le miroir avant elle, celle qui avait fixé il y a longtemps le miroir sur la porte de la chambre. C’est une femme disparue, une mauvaise conscience, un soi difforme, un vide pesant avec deux bras et deux jambes invisibles qui vit dans la maison de Rasha Omran. La femme a laissé des traces partout dans la maison, un trou dans la porte, des vitres jaunies par son souffle recrachant la fumée de cigarette et une phrase dans un carnet. «Comme une orpheline qui aimerait qu’on peigne ses cheveux mouillés». Pour la postérité, elle a donné ces mots et une petite mèche de cheveux blancs.

Dans ce texte, des images indociles arrivent en vous brûlant le bout des doigts. Elles sont tangibles au point de pleurer de vraies larmes, d’en avoir les cheveux mouillés, de se croire vraiment sortie du ventre unique qui fabrique les femmes, avec le goût du citron et du sel dans la bouche, et dans la poitrine, les battements d’un cœur «que les jours ont transformé en vieille pomme facile à écraser avec les doigts.»

Progressivement, le poème réveille une conscience du corps inhabituelle. Mes ongles ne s’arrêtent donc jamais de pousser au bout de mes doigts? Ma peau meurt au moment où je vous parle. Mes dents s’usent et mes os craquent. Mes os craquent-ils pour me dire qu’ils sont là? Rendue visible, cette dissonance entre le corps et l’esprit, me pousse à demander avec Rasha Omran, «Qui est cette femme toujours là où je me trouve»? Difficile d’exprimer mieux la perplexité que l’on éprouve devant notre propre corps (changeant, vieillissant), et de formuler plus justement notre balancement entre désarroi et légèreté, lucidité et insouciance. Devenir, être et cesser d’être cette femme qui danse, parle, boit, dort, marche, touche et regarde le monde.

Puis dans ce poème le temps s’agglutine. Quand je le lis, j’ai quarante-et-un ans mais à nouveau trente-et-un et déjà cinquante-et-un. La retraite causée par l’acte de lire m’aide à me glisser dans une solitude plus vaste faite de chagrin d’amour et de pensée à la mort, de stagnations et de fugues. Ce faisant, une ligne après l’autre, je rallie le réseau des femmes solitaires qui vivent dans cette maison. Des femmes inoccupées, ennuyées ou anxieuses, tenaces et vivantes, bizarres et humaines, qui ont trouvé une trappe secrète au fond de la solitude.

Celles qui n’ont pas besoin de ranger la maison
Celles qui ne font pas la vaisselle
Celles qui n’ont pas à préparer des repas

Celles qui n’ont pas d’enfants à emmener à l’école
Celles qui ne pensent pas à arroser les plantes vertes

Celles qui observent les ombres sur les murs
Celles qui sortent danser et rentrent tard la nuit

Le long poème de Rasha Omran raconte comment l’une d’entre elles arrive sans rien dans les mains et un peu sonnée tout au fond de ce trou, sa propre solitude. Elle y trouve un bienfait inattendu, qui prend la forme de l’écriture, ou même de la poésie, en tant que curiosité illimitée, jeux de métamorphose, forme d’endurance, vitalité, devenir arbres et être fruits. Elle en ressort poétesse allumée, devenue chatte, se prenant pour une herbe dans le fleuve ou mangée par les loups pour tromper l’ennui, et surtout souveraine, maîtresse de ses blessures et as de la réparation des cœurs brisés.

L’un par l’autre 3
1er novembre 2021
© Association Lyrical Valley

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