Voici les voix, entre échos et contrastes — Sylviane Dupuis

Le 29 mars, Sylviane Dupuis se joint à Michel Collot et Pierre Alain-Tâche pour ouvrir l’événement «Voici les voix» du Printemps de la poésie. Ensemble, ils reviendront sur la trajectoire de deux grands poètes récemment disparus, Philippe Jaccottet et Pierre Chappuis, avant de laisser la place à une discussion autour de la vocalisation de leur poésie. Dans l’attente de cet événement, nous vous proposons de parcourir les mots de la poète. Dans le cadre d’un appel à textes en hommage à Philippe Jaccottet, elle a livré, dans les nuances, l’importance de sa poésie tout en montrant la nécessité d’un parcours qui peut s’en détacher.

«Comment se fait-il que rien ne soit plus obscur que la lumière»

Marsile Ficin, Quid sit lumen

Difficile, voire impossible, de cerner une dette, quand elle remonte aux commencements. Et avec Philippe Jaccottet (contrairement à ce qui m’aura liée de près à Anne Perrier, ou à Pierre Chappuis), aucune familiarité, peu d’échanges. Juste une reconnaissance, envers celui qui aura tenté, poétiquement, de se tenir «à l’extrême pointe de la contradiction humaine». Et une profonde admiration – mais ambiguë. Peut-être pour avoir eu conscience, très vite, du péril qu’il y aurait eu pour moi (née et vivant en Suisse romande) à trop écouter cette voix. Je tente de m’en expliquer ici.

28 février 1977: la Radio Télévision Suisse[1] consacre son émission «La voix au chapitre», dans le cadre des «inspirations de la Poésie française», au romantisme allemand: avec Philippe Jaccottet, qui vient de faire paraître au Seuil sa traduction de la correspondance de Rilke, et Bernhard Böschenstein, spécialiste de Hölderlin et de Kleist (et jeune professeur à l’université de Genève), interrogés par le journaliste Jean-Pierre Moulin, d’origine vaudoise mais installé depuis trente ans à Paris comme correspondant.

Nous sommes en Suisse romande, où vient de mourir trois mois plus tôt le poète Gustave Roud, grand traducteur de Novalis, de Hölderlin et de Rilke: celui dont la rencontre fut «tout à fait décisive» pour son travail de poète, a souvent répété Jaccottet – par ailleurs devenu lui-même, sur les traces de son aîné, le grand traducteur que l’on sait. Pourtant, mentionnant comme seule référence L’Allemagne romantique du Français Marcel Brion, qui vient d’en publier le troisième tome et aurait dû animer cette rencontre, Jean-Pierre Moulin présente d’emblée le romantisme allemand comme «un courant littéraire encore mal connu du public francophone», un courant, répètera-t-il, «que nous connaissons mal, nous autres francophones». Ce qui n’est pas du tout le cas en Suisse romande! Où plane, sur quiconque se mêle d’écrire, la grande ombre de l’auteur des Promenades du rêveur solitaire, référence majeure des romantiques allemands. Où est né et a fait ses études le Neuchâtelois Albert Béguin, qui les a traduits, spécialiste (comme Marcel Raymond, qui enseigne à Genève) de l’œuvre de Nerval, et auteur en 1937 du fameux L’Âme romantique et le rêve, essai sur le romantisme allemand et la poésie française. Où Gustave Roud enfin (auquel Claire Jaquier consacrera plus tard un essai intitulé Gustave Roud et la tentation du romantisme) a influencé presque tous les jeunes poètes de la génération suivante, dont Philippe Jaccottet. Mais de tout cela, pas un mot.

Dans L’Obscurité, son unique roman, écrit et paru en France, Jaccottet, une quinzaine d’années plus tôt, transposait dans la fiction l’arrachement violent qui fut le sien à tout un pan de ce qui l’a formé, et la crise qui en a résulté, indissociable d’une prise de distance avec ses maîtres en poésie: Rilke, et les romantiques allemands. Son narrateur atteint «le fond de la nuit» en assistant à l’effondrement et à l’agonie d’un maître à qui il doit tout, mais qui, passé de l’idéalisme au cynisme, par désespoir absolu, renie tout ce qu’il a enseigné à son disciple pour ne plus y voir que «néant». «C’est comme si, étant arrivé à un carrefour intérieur […] et vous apercevant qu’une des voies que vous pourriez prendre aboutit à la catastrophe, vous y engagiez [votre] double et du même coup le fermiez à vous-même» écrira Roud à Jaccottet, voyant dans le roman du jeune poète «une sorte d’exorcisme». Sans surprise, la critique française comparera L’Obscurité (1961), dans la trajectoire de Jaccottet, à ce que fut La Chute (1956) pour Camus. De part et d’autre, confronté au désarroi de l’après-guerre, à la tentation nihiliste, mais aussi et surtout à sa propre lucidité désespérée, un auteur, par le détour d’une confession fictive, affronte délibérément ses propres gouffres pour tenter d’en «remonter». Lire L’Obscurité m’a bouleversée. M’a appris d’où et contre quoi parlait Jaccottet. Et je ne crois pas que l’angoisse qui s’y trouve enfermée l’ait jamais tout à fait quitté. (En 2011, dans l’une des rares lettres que nous avons échangées: «Oui, de plus en plus de cendres, et plus fuyante la braise par-dessous.»…)

«Il a toujours écrit pour conjurer ses démons» ose affirmer José-Flore Tappy, au lendemain de la mort du poète, contre le mythe si longtemps entretenu d’une limpidité, d’une lumière ou d’une transparence comme naturelles – mais qu’elle affirme bien au contraire «conquises, lentement, sur l’opacité et la confusion» (en témoignent les manuscrits et brouillons auxquels elle a eu accès).

Jaccottet: plus proche qu’on ne l’imagine de l’auteur du Poisson-scorpion, ce «livre d’exorcisme» arraché à l’informe et à l’effondrement psychique? Ou même, très paradoxalement (et je mesure ici la part d’hérésie), plus proche qu’il n’y paraît d’un Chessex, concentré sur son «moi» à l’exact opposé de la posture de Jaccottet, mais hanté comme lui par la pourriture des corps et arc-bouté contre un néant, une angoisse ou un gouffre intérieur qui les menaceraient tous trois radicalement – comme l’obsession de la mort n’aura cessé de menacer la voix d’Anne Perrier? Je ne suis pas loin de le croire.

1977. Née à Genève, je fréquente son université (français, archéologie, grec ancien), hésitant encore sur le métier à choisir – puisqu’il en faut un: mais je sais déjà qu’il y a, qu’il y aura l’écriture. Et d’abord: la poésie.

La faculté des Lettres s’intéresse à la littérature française – même si Jean Starobinski, qui a succédé à Marcel Raymond, y enseigne de manière privilégiée, à côté de Montaigne ou de Diderot, l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, le «Citoyen de Genève», ou préface (en 1971) la réédition en livre de poche de plusieurs recueils de Philippe Jaccottet, orientant pour des décennies la lecture de son œuvre: «Nulle feinte, nul apprêt, nul masque.» ; nulle «gratuite», non plus; mais une absolue sincérité qui ressuscite la Poésie – écrit-il –, «loin de toute construction délibérée», en quête seulement du «vrai» ou de «l’extrême justesse», au milieu des «mensonges qui nous harcèlent». Une poésie presque «donnée», qui serait diction pure et chemin de clarté. En en refoulant la part obscure, on dirait que Starobinski, parlant de la poésie de Jaccottet, fait aussi l’éloge de celle qu’il aurait rêvé d’écrire: effaçant au profit de la transparence les ombres, la terreur et la mort qui travaillent pourtant de manière souterraine, et continue, les recueils qu’il commente, du tout premier poème de L’Effraie: «Et déjà notre odeur/est celle de la pourriture au petit jour,/déjà sous notre peau si chaude perce l’os» aux derniers poèmes de Leçons: «Un homme […]/arrachez-lui le souffle: pourriture.»

Personne, à Genève, ne fait jamais cours sur ce qui s’écrit ou s’est écrit en Suisse romande (là où nous vivons) – à l’exception d’un seul professeur, Philippe Renaud, qui a pris sur lui d’y consacrer un séminaire par semestre; et grâce à qui je découvre, entre dix-huit et vingt ans, Gustave Roud, Crisinel, Yves Velan ou Catherine Colomb… dont personne ne nous a jamais parlé. Plus tard encore, découverte au milieu des années 80, m’éblouira la poésie d’Anne Perrier – préfacée cette fois par Jaccottet, qui écrit: «on a affaire à quelqu’un qui écoute, un peu à l’écart du monde, ce que le plus pur du monde» lui dicterait; relevant chez elle «une parenté de finesse avec Rilke», ou avec «la tradition mystique; soulignant la concentration et l’incomparable musicalité de ses vers, et voyant dans les mots de la poétesse – leur «cristal» – les conducteurs d’une «lumière» qu’elle pressent. Mais y décelant aussi «l’attrait de la mort», corollaire d’un sentiment de «souillure irréversible du monde».

Reconnu comme l’un des plus grands poètes du XXe siècle et récemment accueilli dans la «Bibliothèque de la Pléiade», Philippe Jaccottet ne vient pas de nulle part: il n’est pas un «bloc d’abîme» surgi au sein de la littérature française, mais bien, comme il le reconnaît en 1988 dans un entretien, quelqu’un qui «fait tout de même partie d’une certaine manière» des écrivains de Suisse romande (où, précise-t-il, «j’ai été formé»). Et cela, en dépit du choix fait par le poète (qui n’est pas anodin!) de s’exiler sans retour, après la guerre, pour aller vivre en France: à Paris d’abord, puis à Grignan, où à l’exception de quelques voyages, il aura passé quasi monastiquement sa vie tant familiale que d’écrivain-traducteur, à peu près comme il l’aurait passée en Suisse, quittant seulement un paysage pour un autre qu’il n’aura cessé, comme Roud, d’arpenter et de nommer; et comme Gustave Roud encore, ou Rilke, accueillant chez lui amis et jeunes poètes, en se changeant peu à peu, avec les années et la reconnaissance, en «figure tutélaire».

Si donc pour sa génération (qui est aussi celle de Chappaz, ou de Chessex) il y eut nécessairement Gustave Roud, pour la mienne il ne pouvait pas ne pas y avoir, au sein du paysage illimité de la poésie qui s’offrait à nous, le nom et la «leçon» de Philippe Jaccottet. Cette direction de clarté, contre et à partir de l’obscur. Cette exigence de rectitude. Ce refus, aussi, de lâcher tout à fait l’initiative aux mots, allié à une conscience aiguë à l’extrême des pièges du langage, peut-être de son mensonge, et en tout cas de la fragilité fondamentale de toute parole – qui pourtant, écrit Jaccottet, doit «poursuivre, disséminer, risquer des mots, […] ne jamais cesser jusqu’à la fin» (comme le formule en conclusion le narrateur beckettien de L’Innommable: «il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer»): continuer à parler, à écrire, sans savoir quoi – et par là peut-être, tenter de préserver provisoirement les choses, et nous, de la mort.

Avec Leçons (sublimes «leçons de ténèbres» d’aujourd’hui), Airs est le recueil de Philippe Jaccottet que je préfère entre tous. Il succède au geste d’«exorcisme» de L’Obscurité, et à la découverte par le poète de la forme orientale du haïku: comme si, ayant atteint le fond, il s’avisait soudain qu’un allègement est possible, et qu’il l’est par le détour d’une forme venue d’ailleurs. On lit dans les Carnets de La Semaison, en août 1960:

Les quatre volumes de Hai-ku de Blyth (Hokuseido-Press), capital.
Formule zen:
Il n’y a pas de lieu où chercher l’esprit:
il est comme les traces de pas des oiseaux dans le ciel.

Et plus bas, à la suite de trois poèmes d’Issa, Buson et Bashô:

Ces poèmes sont des ailes qui vous empêchent de vous effondrer.

C’est à Philippe Jaccottet – et surtout à ce qu’il fait du haïku, sans jamais chercher à l’imiter – que je dois à mon tour la découverte de ce petit poème à la «modestie éblouissante», subtile école de condensation de la forme, de délicatesse et de légèreté, mais aussi d’attention: «Tout était de nouveau là, tout proche» écrit-il après la lecture de Blyth, parlant même de «renaissance». «Tout redevenait possible.» (Promenade sous les arbres).

Comme l’étude de l’antiquité grecque avait servi, durant mes études, de contre-poids à l’héritage judéo-chrétien, la fréquentation du haïku, mais aussi de la poésie et de la pensée chinoises (dans le sillage de Connaissance de l’est de Claudel, de Segalen, ou de Marcel Granet), eut pour moi valeur provisoire de décentrement. Mais la rencontre véritablement décisive, ce sera, en 1988, celle de la poésie de Paul Celan. Et en peinture, celle des Outrenoirs de Pierre Soulages. Qui ouvriront la voie à ce que je cherchais à dire sans le savoir.

Pour aller vers sa poétique propre, et peut-être pour se sauver lui-même, Jaccottet a dû se dégager de Gustave Roud, prendre ses distances avec les romantiques allemands, ou Rilke («je ne pouvais plus m’imaginer, comme Roud, que ces fleurs, ou d’autres fois des oiseaux, eussent quelque chose à me dire comme le feraient des messagers» note-t-il tardivement, dans Et, néanmoins). Il a dû s’arracher à ce qui le retenait prisonnier en arrière de lui (et dont il se déprend, violemment, dans L’Obscurité): à la fois pour se rejoindre, et pour être de son temps – tout en lui échappant: c’est le propre des poètes rigoureusement fidèles à leur voix que de passer, souvent, pour «inactuels».

Venus et venues après lui, nous aurons eu nous aussi, une génération plus tard, à nous dégager de Philippe Jaccottet. Pour aller obscurément, chacun et chacune autrement, vers ce que nous avions à faire. «La vraie Poésie se fait contre la Poésie, contre la Poésie de l’époque précédente» et son «envoûtement», va jusqu’à dire Henri Michaux. En 1988, j’écris dans les cahiers dont je tirerai Travaux du voyage – en commentant La Semaison, paru quatre ans plus tôt:

Il faut voir ce que cette humilité et cet «effacement» suisses romands cachent en fait d’ambition; qui n’est que le corollaire d’une exigence spirituelle extrême, d’une intense soif d’absolu qu’on retrouverait chez la plupart, de Crisinel à Anne Perrier…

Quête d’une «preuve» aussi lumineuse que constamment retenue en deçà du nommé:

«Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout…» (La Semaison, p. 40). «Comment nier qu’elle dise quelque chose d’essentiel…?» (p. 20).

Et page 63: «…il y aurait […] quelque part, nulle part – au-delà de ces distinctions –, […] comme une lumière totale où tout, où le pire s’expliquerait, n’aurait plus besoin d’être expliqué, sans qu’il nous soit aucunement possible de comprendre, ni de dire comment…»

– À l’opposé de cette intuition (à moins que cette «chute» dans le pessimisme n’en soit le corollaire obligé, et comme la face cachée?): «Tout ce que j’ai écrit, et sans doute le plus clair, le plus serein, n’a été que pour repousser l’inconnu, éloigner la peur qui à présent se rapproche… Comment bâtir?» (en août 1966). Et un peu plus loin: «pourquoi rester debout, pourquoi engendrer, pourquoi maintenir dans un tel monde…».

Je me dis: ne pas écouter cette voix. Ne pas céder aux décombres. Persévérer envers et contre tout dans l’idée, ou l’intuition, d’une direction encore possible.

Et cependant il se pourrait que le «vrai» (que la vérité ultime sur l’homme et le monde) soit insoutenable…

Aujourd’hui, en relisant ces lignes que plus de trente ans séparent de celle que je suis, je ne m’en sens pas aussi éloignée que je l’aurais pensé…

Sylviane Dupuis, mars 2021


[1] URL: https://www.youtube.com/watch?v=iW6dKPJmmVM (émission de la RTS diffusée le 28 avril 1977 et mise en ligne le 9 avril 2016 – page consultée le 4 mars 2021).