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Arthur Billerey lit

Alexandre Voisard, Qui vive, un cahier de la main gauche (éditions Empreintes, 2021)

        Jusqu’à la gauche

Le bras droit cassé, paralysant son écriture, le poète Alexandre Voisard maintient son devoir d’écrire jusqu’à la main gauche, griffonnant dans Qui vive ses poèmes d’une main nouvelle, tremblante, mais qui rapporte la même vérité aux oreilles de ses lecteurs dans un monde assigné par le confinement.

«Il est plus difficile d’écrire que d’aimer», griffonne Alexandre Voisard un 29 novembre, au début de son recueil. On dirait, à peu de chose près, un sous-titre, en majuscules, qui viendrait faire le lien, comme un pont d’encre, à mi-chemin entre le titre et les poèmes. Il y a souvent derrière ce genre de phrase simple toute une forêt d’arbres emmêlés et d’oiseaux hurleurs qui font dire que cette évidence en cache des autres, des nuées d’autres plus vierges et plus intimes. Peut-être est-ce pour cela qu’on retrouve plusieurs morceaux de poèmes qui prononcent cette combinaison forte, de l’amour à l’acte d’écrire, comme avec ce fac-similé où il est écrit: «Si tu n’aimes pas, n’écris pas» ou ce poème qui rapporte: «Une main fait / et défait l’écriture / une main fait l’amour.»

Bien qu’on lise pour s’évader, il y a chez certains écrivains une volonté de vous plonger les pieds dans le sol et d’éviter que votre tête ne monte trop haut dans les nuages, autrement dit de vous rappeler, à chaque vers, à la stricte réalité du monde. C’est la première chose qui m’a sauté aux yeux, lorsque j’ai découvert Alexandre Voisard en tant que jeune poète, d’abord avec ses nombreuses œuvres publiées chez Bernard Campiche, ensuite avec ses romans ici et là, comme Des enfants dans les arbres, où les personnages émeuvent autant qu’ils nous ramènent à notre propre fragilité humaine, avec cette rivière au milieu du livre qui recèle autant la vie que la mort, qui amuse les enfants lors d’une promenade mais qui tue aussi, qui noie, qui engloutit, comme lorsqu’elle emporte violemment le personnage du petit Marco. Je trouve ce rappel à la réalité très présent chez Alexandre Voisard, à la fois dans la géographie des lieux écrits et aussi dans la précision du mot, lui qui, pour le paraphraser, va nommer la nature avec justesse et dans le moindre interstice d’écorce.

Et Qui vive n’y fait pas défaut, certaines réalités émanent du poète lui-même, par exemple sur l’expérience privée et viscérale de sa propre vieillesse: «Quel combat de lettres / entre ton âme et ton âge» ou sur des réalités plus larges, universelles, perceptibles chez le genre humain, que ce soit un collègue de travail ou un voisin de palier, exemples émissaires de nos turpitudes de mœurs: «On vous mange dans la main / on vous met un sou dans la main / vous êtes un autre.» Et même quand le poème n’est plus sérieux, l’humour d’Alexandre Voisard n’est pas une distraction. Si Georges Wolinski disait que l’humour est le chemin le plus rapide entre deux hommes, on pourrait ajouter qu’il est aussi un rappel à la réalité par la distance et le recul qu’il cause après coup. Il est rappel à ce que nous sommes de plus humain dans nos questionnements et dans nos sentiments quotidiens. C’est là où, pour moi, Alexandre Voisard est un grand poète, car il sait que la mémoire des mots a depuis ses origines toujours été aux ordres du cœur: «On ne fait pas deux fois / le tour de sa vie / sans trébucher / parmi les éboulis.»

En dépassant la douleur et le handicap par l’absolu besoin d’écrire, au point de réveiller ou d’éveiller sa main gauche, ce qui constitue une preuve de courage, Alexandre Voisard suit peut-être lui aussi le même credo que Jacques Chessex, lorsqu’il se disait à lui-même les soirs de doute: «Il faut être poète sans cesse.» Cette preuve de courage se retrouve naturellement dans le recueil, permettant d’oublier le froid de la fracture, et l’hiver, permettant de passer les jours proche d’une petite source de chaleur, celle inventée en chaque poème: «Faire du feu avec peu / fut jeu de poésie / aventure de brindilles / présage d’étincelles / entre les tempes / entre les pages.»

Si le courage et l’humour permettent de prendre du recul sur nos questionnements et sur nos sentiments, en pleine période de pandémie et de fracture, alors sociale, le poète fait pourtant le choix de ne pas s’attaquer à la pandémie qui assignait le monde à se confiner. Il passe à côté. Des éditeurs répondront qu’il y a en a trop eu, de ces auteurs qui se sont mis soudains à écrire sur la pandémie, célèbres ou non, et que les journaux se sont multipliés, dès lors, mieux que le pain et le vin. Il y avait pourtant ce besoin de se confronter au réel d’un monde qui n’allait pas bien, pour certains d’entre eux, afin de passer de l’émotion à l’émeute ou à l’insurrection, ce qui est un carburant pour la poésie, comme l’écrit Jean-Pierre Siméon dans Petit éloge de la poésie: «[…] Parce que la poésie n’est justement pas le lieu de la demi-mesure. […] Parce qu’on ne peut admettre plus longtemps, n’est-ce pas, que les poètes, malgré les révérences qu’on le fait de loin en loin pour se disculper de la désinvolture et de l’indifférence avec lesquelles on les traite ordinairement, soient renvoyés à leur étrange petit commerce particulier qui n’aurait rien à voir avec les affaires du monde.» Mais peut-être était-ce là chez Alexandre Voisard, le départ d’une réalité intime plus grande que la réalité du monde alors confiné, corseté, comme un besoin de respirer autre chose que l’information lourde et rabattue des télévisions, des radios et des gazettes criblés de courbes statistiques. Au milieu du silence du monde, des routes nues et des commerces clos, il aurait fait le choix d’écouter mieux sa respiration et l’hiver qui passait par là, à l’écoute de soi, oubliant, dès lors, toute fracture et reliant autant que possible son imagination et sa mémoire: «Qui n’entend pas / en lui-même / battre le sang / ne verra pas s’épanouir / la roue du paon.»

                    à Alexandre Voisard
 
                    allez à l’ombre 
                    ou ruez-vous vers l’ombre
                    mouillez la flamme
                    ou crachez sur la braise
                    terrez-vous dans le silence
                    et enterrez chaque étincelle
                    disparaissez comme autrefois
                    comme l’animal fossile sous le sable
                    ce sera rapide votre respiration s’égoutte
                    on dirait du linge humide et propre
                    alors qu’autour il y a si peu de joie
                    si peu d’eau à verser dans la gorge
                    si peu de gorges qui peuvent parler
                    et vous dire je suis là pour t’aider
                    au milieu de votre nuit provisoire
                    où la peine jette ses dés
                    faites entrer l’accusé
                    comme le fleuve dans l’arène
                    et advienne que pourra

 

L’un par l’autre 9
2 mai 2022
© Association Lyrical Valley

Photographie utilisée : © Philippe Pache

Pour plus d’informations, visitez le site des éditions Empreintes ici.