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Mathilde Vischer traduit

Vega Tescari, «Habiter» («Abitare»)

 

Ils ouvraient les fenêtres et sentaient l’air entrer avec force, poussé par quelque chose qu’ils auraient voulu toucher, dans lequel eux-mêmes auraient voulu se laisser glisser. Un temps d’air, blancs de lumière soufflés par des heures lointaines, par des lieux où elles avaient déjà duré. Il pleuvait le temps d’une autre galaxie, auraient-ils dit.

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Ils s’étaient assis sur le seuil des maisons où ils avaient habité, regardant à chaque fois devant eux comme s’ils voulaient percevoir les siècles, les ans et les jours; ceux qu’ils ont vécus à leur époque et ceux d’autres temps, qui continuaient à luire dans les choses, les gestes, dans ces dimensions où eux-mêmes avaient été immergés depuis toujours; ces instants qui s’appellent aubes, couchers de soleil; le moment de sortir, de se lever. Instants habités sans savoir, immesurés.

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Parfois ils se sentaient enveloppés d’une couleur qu’ils ne parvenaient pas à définir. Peut-être celle de leurs corps, et des corps avec les choses et les lieux, à des époques lointaines, dans des mondes qu’ils avaient, en quelque sorte, habités.

Aprivano le finestre e sentivano l’aria entrare con forza, sospinta da qualcosa che avrebbero voluto toccare, in cui loro stessi avrebbero voluto sprofondare. Un tempo fatto di aria, di bianchi di luce soffiati da ore lontane, da luoghi dove erano già trascorse. Pioveva il tempo di un’altra galassia, avrebbero detto. 

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Si erano seduti sulla soglia delle case in cui avevano abitato, guardando ogni volta davanti a sé come a voler scorgere i secoli, gli anni e i giorni; quelli vissuti nel loro tempo e quelli di altre epoche, che continuavano a rilucere nelle cose, nei gesti, in quelle dimensioni in cui loro stessi erano stati immersi da sempre; quegli attimi che si chiamano albe, tramonti, il momento di uscire, di alzarsi. Istanti abitati senza sapere, non misurati.

 

A volte sentivano avvolti da un colore che non riuscivano a definire. Forse quello dei loro corpi, e dei corpi insieme alle cose e ai luoghi, in epoche lontane, in mondi che loro, in qualche modo, avevano abitato. 

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J’ai découvert le livre de Vega Tescari, Come, un jour, dans ma boîte aux lettres. C’est Fabio Pusterla, ami et poète que je traduis depuis longtemps, qui avait suggéré à l’auteure de me l’envoyer. À la lecture de ces textes, j’ai eu immédiatement l’impression troublante d’être dans un univers qui m’était familier. La sensation qui envahit les lecteurs est une sensation de flottement et d’étrangeté, comme dans un rêve, qui est, pourtant, suscitée par des descriptions très simples, de mouvements et de pensées quotidiens, souvent ancrés dans une ou des sensations. Les personnages, le rapport aux lieux et au temps: tout semble présent et en même temps intangible, comme si les repères habituels étaient bien là, mais nous échappaient. Les textes de ce livre sont difficiles à définir, certains seraient plutôt des proses poétiques, d’autres des poèmes en prose, comme celui que j’ai choisi de traduire: «Abitare» / «Habiter». Ce poème explore la question de l’habitation (ou de l’«habiter», dans son acception philosophique); habitation d’un lieu, d’un espace, et du temps, ainsi que du rapport au corps dans cette «habitation».

L’habitation du temps et de l’espace est aussi au cœur du traduire et c’est la métaphore du seuil qui me permettra peut-être de mieux cerner l’expérience qui a été la mienne pour traduire ce poème. Avec Walter Benjamin et Bernhardt Waldenfels, j’aimerais définir le seuil, en traduction, comme un espace de transition et de mutation et, avec Alexis Nouss, comme un espace impliquant un double mouvement qui instaure un brouillage, même partiel ou momentané, entre le dehors et le dedans, et qui s’inscrit dans la perspective d’une transformation1. L’expérience de lecture d’un poème en vue de sa traduction est déjà une expérience du seuil. Lorsqu’on lit en profondeur un poème que l’on va traduire, il se passe quelque chose de déterminant: on est face à l’épreuve de savoir si on restera sur le seuil du poème ou non. Pour traduire, il est nécessaire de franchir le seuil, non seulement de sortir de sa langue et de ses repères pour entrer dans la poétique de l’autre (et de se mettre en quelque sorte en danger), mais aussi de laisser s’opérer le mouvement inverse, qui consiste à laisser le poème venir à nous et nous modifier. Le poème ne peut advenir sans cela: si l’on ne parvient pas à accomplir ce passage du seuil qui permet l’accès à l’intériorité du poème, c’est comme si l’opération de traduction n’avait pas lieu dans sa complétude, et le poème reste comme en-deçà de ce qu’il était appelé à devenir. Cet accès à l’intériorité du poème, je l’ai toujours appelé justement «habitation», bien avant de découvrir ce poème. 

Ce qui permet le passage du seuil ou non est assez mystérieux. Il y a des facteurs linguistiques, mais aussi des facteurs d’affinités, de résonances individuelles. La forte résonance que j’ai éprouvée en entrant dans cet univers m’a paru déterminante. Et, dans ce cas, les expériences du seuil et d’habitation du texte ont non seulement été celles qui ont lieu pour toute traduction de textes qui m’interpellent, mais elle instaurait une porosité supplémentaire: cette sensation de familiarité que j’ai ressentie d’emblée est liée à ma propre pratique de l’écriture et à certains points de proximité, de mon point de vue, entre les textes de Vega Tescari et le rapport à l’étrangeté du monde dans les poèmes en prose de mon premier livre, Lisières. En quoi cette proximité a-t-elle une influence sur le texte traduit lui-même? Il est difficile d’y répondre pour un seul poème…

Toujours est-il que, de façon plus concrète, des difficultés bien précises se sont posées pour cette traduction. L’indétermination générale, tout d’abord, l’absence d’ancrage dans une réalité, une histoire ou des sujets définis, implique de veiller à garder le même degré d’indétermination, et cela sans rendre le poème plus opaque. Le sujet, par exemple, est un masculin pluriel, sans que l’on puisse le rattacher à des personnages précis ou des noms («Ils ouvraient les fenêtres et sentaient l’air entrer avec force»). Une certaine abstraction, ensuite, est liée à cette indétermination et à l’usage singulier de termes ou d’expressions, souvent comme posés sur une ligne de faîte, qu’il est nécessaire de maintenir dans cette position instable, sans les faire basculer vers une interprétation plutôt qu’une autre. Dans la deuxième partie du texte, le verbe «scorgere» dans le segment «guardando ogni volta davanti a sé come a voler scorgere i secoli, gli anni e i giorni» signifie tout à la fois «parvenir à voir», «voir», «distinguer», «percevoir», et aussi, dans une acception plus littéraire, «guider», «accompagner». Placé devant «secoli» («siècles»), le terme se tient dans une certaine abstraction. J’ai finalement choisi le verbe «percevoir»: «regardant à chaque fois devant eux comme s’ils voulaient percevoir les siècles, les années et les jours». Reprenant l’exemple du sujet masculin pluriel indéterminé, le fait que le sujet, en italien, est inclus dans le verbe, renforce l’abstraction induite par l’absence de sujet précis. La légèreté et la sensualité de la langue, enfin, découlant d’un fin travail sur les sonorités et le rythme, crée un effet de douceur et de flottement très particulier, qu’il est parfois difficile de restituer, comme dans ce passage où les allitérations en «v» dominent: «A volte si sentivano avvolti da un colore che non riuscivano a definire.»

Si traduire ce poème s’est avéré une expérience du seuil à double titre qu’il m’est peut-être encore difficile de définir, j’aimerais souligner quel a été pour moi le plaisir immense à explorer cette proximité dans l’étrangeté. Quant à savoir si traduire les textes de Vega Tescari se révélera, comme le suggère Nouss, une véritable expérience de transformation, je ne peux que formuler le souhait de prolonger cette première tentative en traduisant d’autres poèmes de Come pour tenter d’y répondre.

 

1. Walter Benjamin (1989), Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, traduction de Jean Lacoste, Paris: Éditions du Cerf, p. 852; Bernhardt Waldenfels (1999), Sinneschwellen. Studien zur Phänomenologie des Fremden 3, Frankfurt am Main: Suhrkamp, p. 9; Alexis Nouss (2014), La traduction: Au seuil, dans Ève de Dampierre-Noiray, Anne-Laure Metzger-Rambach, Vérane Partensky et Isabelle Poulin (dir.), Traduction et partages: que pensons-nous devoir transmettre?, Bibliothèque comparatiste, SFLGC. En ligne: http://sflgc.org/acte/alexis-nouss-la-traduction-au-seuil/

L’un par l’autre 10
6 juin 2022
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