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Stéphane Blok lit

Julien Burri, Parades (Paulette Éditrice, 2022)

            Écrire sur les poèmes d’un autre. Voilà un exercice que je n’avais jamais pratiqué jusqu’à aujourd’hui. Une première, une découverte donc. Par ailleurs, je dois tout de suite avouer connaître Julien Burri personnellement depuis plus de vingt ans, nous sommes amis et admirateurs réciproques du travail et des écrits de l’autre. En plus d’apprécier sa personne et son abord de la vie comme dans toute amitié, je l’ai toujours considéré comme un grand poète. Je n’en fus pas moins surpris et bouleversé dès ma première lecture de Parades: elle me plongeait au cœur de la tradition poétique, cette zone indéfinie et indéfinissable où paradoxalement la description précise d’une réalité en suggère au final une autre (de réalité), plus forte encore, car inexprimable par les mots, mais uniquement par le ressenti, par la sensation qu’elle procure: l’appropriation par le lecteur d’un univers abstrait, mais qui, rendu vivant – et par là bien réel – par un mouvement de pensées logiques, s’incarne au plus profond de l’âme, sollicitant l’humain dans ce qu’il a de vibrant, de collectif (nouveau paradoxe puisque bien souvent le poète utilise comme support des expériences personnelles), de transversal, d’intemporel. C’est le transfert d’une intimité, celle de l’auteur, à une autre, celle du lecteur. Ce principe est poussé à l’extrême dans le recueil Parades, puisque Julien Burri y traite de sa vie la plus intime, de sa sexualité. 

Le livre est écrit de manière chronologique: il débute par l’enfance de l’auteur, ses premières attentes, ses premières expériences dans les affres et les plaisirs de la sexualité. L’élégance de la plume et l’humour discret qui traversent les différents récits ont immédiatement sur le lecteur un effet libérateur, la catharsis poétique se produit: une intimité y est décrite, mais aussitôt, elle se fait nôtre. Une intimité collective est ainsi créée, passant de l’esprit à la chair, et inversement, et toujours – chose rare – sans dévalorisation ou péjoration de ce qui traite du corps, de ses attentes, de ses réflexes et de ses fluides, dans le respect que méritent tout questionnement, tout fantasme, chaque goutte de sueur ou de sperme. La chronologie se déroulant, des partenaires, des situations et des lieux apparaissent, mais les équilibres restent les mêmes, chaque poème générant une image au service d’autre chose, une lueur cachée dans le bruissement des arbres, dans la beauté des terrains vagues, ou dans les souvenirs de la petite enfance. Je ne tiens pas ici à analyser le texte original de Parades ou y apporter des références en particulier, tout d’abord car je n’ai aucune compétence en la matière, mais aussi parce que Julien Burri utilise pour générer la poésie contenue dans le recueil des mots simples, usuels, compréhensibles par tout un chacun: si complexité il y a, elle s’exprime par les contrastes – chaleur et froid, obscurité et lumière, douceur et rudesse – et par les différentes profondeurs de champs proposées (comme au cinéma). En d’autres termes, et puisque Julien Burri parle de sexe, ce sont logiquement la vie et la mort qui sont en jeu, une vie plongeant ses racines dans la finitude et dans l’éphémère.

Enfin, il y a le sujet. Le sexe. Décrit précisément, sans métaphores. On y trouve des couilles, mais aussi l’odeur des couilles, ainsi que l’odeur des couilles laissée dans le slip. Idem de l’anus, de la fellation, des bouches, des yeux, des cheveux, des regards, des promenades, des paysages. Tout ceci proposé de manière égale, en vrac et sans apriori, uniquement au service de la narration et de la poésie. «Enfin!» ai-je envie de dire. Enfin la liberté tant recherchée, tant espérée, tant décrite. Enfin l’émancipation: se donner le droit d’être fragile, la fragilité d’être sincère, la force d’oser. Oser parler de «ça», de la «chose», de cul. Dans la grande tradition libertaire. Toujours vivante mais sans cesse étouffée. Avec la certitude de s’attirer les foudres des plus moralistes, la curiosité des coquines et des coquins, la gêne des timides de tout poil, qui une fois la nuit et la solitude venues, s’offrent – et ils ont bien raison – des fantasmes à la chaîne, les joues rougies et les mains agiles, aux confins de leur intimité, où, comme dans les poèmes de Julien, chaque goutte de sueur et de sperme comptent, nous aident à vivre, à aimer, et parlent d’autre chose, des grands arbres de notre enfance, de leur rumeur, des terrains vagues et du sang incolore qui coule entre nos jambes ainsi que dans la poésie essentielle de Julien Burri dans Parades.

 

L’un par l’autre 11
5 septembre 2022
© Association Lyrical Valley

Photographie utilisée : © Jérémie Amstutz 

Pour plus d’informations, visitez le site de Paulette Éditrice ici