Les poètes et le sacré : enquête 3

Souvent associée, dans ses formes premières, au sacré, la poésie continue-t-elle à porter des formes de spiritualité ? Diverses questions sur le sacré ont été posées à une dizaine de poètes, dont neuf (Anne Bregani, François Debluë, Julie Delaloye, Sylviane Dupuis, Françoise Matthey, Cesare Mongodi, José-Flore Tappy, Sylvain Thévoz, Alexandre Voisard) ont envoyé des textes intenses en guise de réponse, publiés ici (voir l’onglet sur les enquêtes).

 

Si nombre d’entre eux évoquent volontiers leur attachement à des formes de spiritualité qui les ont marqués, aucun d’entre eux ne se déclare poète « confessionnel », un poète dont l’oeuvre serait profondément influencée par une pratique liée à une institution religieuse. Comme le fait François Debluë, on peut parler d’une « spiritualité laïque », d’une sensibilité au sacré qui est évoquée dans plusieurs réponses. La poésie y est associée à une quête d’un sacré profane, nourri certes par les grandes traditions religieuses, mais qui n’en garde que « l’éclat » et l’expérience sans les dogmes et la pesanteur des institutions.

 

Ce sacré est défini de manière variable. Pour François Debluë comme pour Alexandre Voisard, il a sa source dans le catholicisme de leur enfance, et s’ils se sont tous deux par la suite dégagés de toute « pratique » confessionnelle, cette expérience leur a donné accès au goût et à la saveur d’une transcendance : « J’éprouve la poésie comme une forme de méditation », « je crois la poésie souvent proche du sacré » (F.Debluë). Alexandre Voisard, se référant à « l’exaltation » hypnotique de la liturgie catholique, évoque un transport, un « essor » d’où naît la parole qui « fonde et structure ce que nous pressentons comme le meilleur en nous ».

 

Julie Delaloye voit dans la poésie la quête d’une « origine fondatrice », celle qui « ouvre à la possibilité du sens et oriente en cela un cheminement intérieur et universel ». Pour elle, poésie et religieux se côtoient sans s’exclure, dialoguent et se nourrissent, même si la poésie reste « cette parole brute, libre, témoin d’un jaillissement, au plus près de soi-même ». Pour la plupart des auteurs, il semble que le sacré en poésie se fonde sur l’expérience de l’absence, celle des origines, du monde, ou d’autrui. Le sacré serait cet espace qui relie les êtres aux choses, et permet une communion qui dépasse les clivages et la solitude. Loin de mener au désespoir, ce manque est moteur pour la parole, et permet de « creuser une forme d’espérance » (Delaloye), d’accentuer ce « désir de relier » (Françoise Matthey), ou encore de s’ouvrir à la Beauté (« passage obligé vers la Beauté », A.Voisard).

 

Il en est ainsi de José-Flore Tappy, pour qui la poésie est « l’incantation maladroite et profane de celle qui ne sait pas prier ». Si la poésie est religieuse, c’est dans le sens de la quête d’un lien avec « nos semblables », avec autrui : elle est « une tentative de combler les distances et de rejoindre l’autre ». Les mots, ces « abris pour la vie qui tremble », surgissent de l’expérience de l’absence, du manque, du doute : le poème est lien avec l’infime, avec « ce qui va disparaître », le monde ou l’ailleurs. Françoise Matthey semble abonder elle aussi dans ce sens : la poésie doit participer d’un dépassement du religieux, au profit de l’humain (« la poésie qui me touche n’est pas celle qui s’élève vers le divin ou la transcendance mais qui s’approche du plus humain en nous »).

 

« Dire le visible, nommer l’invisible, c’est tracer des passages entre les mondes. C’est chercher, et parfois, trouver comment approcher le mystère de ce qui est – présent ». Anne Bregani définit elle aussi l’expérience poétique comme une quête, un processus de transformation au contact intense de ce qui est présent, du plus vivant, afin de « rencontrer en nous ce noyau qui nous fait pareil aux étoiles ». Le sacré comme intuition d’une appartenance intime au cosmos est évoqué également par Françoise Matthey («se savoir relié à un souffle qui maintient d’un seul tenant le Tout ») ; l’une et l’autre auteure relèvent la nécessaire « disponibilité d’âme », une exigence d’attention qui ouvre au « sacré » : un sacré qui se dégage du plus simple, du plus quotidien, et qui forme le plus dense et le plus précieux de notre existence.

 

Si Sylvain Thévoz admet volontiers que la poésie « puise son énergie au silencieux, au dissimulé », elle est avant tout parole de résistance et de libération : libération des conventions, des forces de domination, des séductions du pouvoir et du discours économique. Elle est un lieu de résistance qui « place la poésie du côté de la transgression et du sacrilège plutôt que du sacré » ; Alexandre Voisard relève lui aussi ce nécessaire besoin de « transgresser dans l’acharnement le plus païen » le sacré, dans un geste jubilatoire d’inversion des valeurs. Notons encore que pour Sylvain Thévoz, la résistance se réalise d’abord dans la langue elle-même, dans un refus de céder aux paroles standardisées notamment par les médias, « un combat pour la langue » mentionné aussi par Anne Bregani. La poésie comme élan, dégagement ou coup d’épaule pour rompre les règles, pour faire une place au singulier et au différent, au plus précaire : cette révolte, c’est le « sacré boulot » du poète, selon S. Thévoz.

 

Sylviane Dupuis enfin, s’inscrivant dans la filiation d’une modernité poétique fondée par Rimbaud et Mallarmé, place elle aussi la poésie en rupture avec la religion ou une quelconque transcendance. Au mieux « fiction nécessaire », au pire « mensonge », la religion – tout comme la poésie d’ailleurs – n’est qu’une tentative de donner du sens au « Néant », à la mort, au désespoir. La poésie, consciente de la perte du divin tout comme de la pauvreté de ses moyens, n’en reste pas moins une « quête d’une issue toujours à réinventer », une « prise de conscience émancipatrice, voire salvatrice », qui ne se laisse pas troubler ou tromper par les reflets trompeurs du sacré ou de l’au-delà.

 

Eric Duvoisin