Anne Perrier « repose dans la lumière et les aromates »

Née en 1922, Anne Perrier est décédée le 16 janvier dernier à Saxon en Valais. Auteur d’une œuvre poétique de première importance, elle a été notamment la lauréate du Grand prix national de la poésie du ministère de la Culture français.

 

« Laissez venir à moi mes paysages » ; tel est un des vers majeurs de Selon la Nuit (1952), premier recueil d’Anne Perrier. Non seulement le paysage y possède d’emblée une importance considérable, mais l’ouvrage se place également dans la mouvance des poésies spirituelles françaises. Convertie au catholicisme et influencée à ses débuts par les œuvres de Paul Claudel ou de Pierre Emmanuel, Anne Perrier a donné à sa démarche, à partir des années 1960, une teneur moins religieuse, tout en gardant une spiritualité sous-jacente. Avec cette inflexion donnée à l’écriture poétique du sacré, les textes se dépouillent dans la syntaxe, dans l’utilisation des métaphores ou encore dans les voix. En outre, la représentation des paysages se radicalise pour atteindre une dimension élémentaire. Ses textes ont ainsi pu se rapprocher de deux modèles : les poèmes d’Emily Dickinson et les haïkus japonais.

Avec la parution du Livre d’Ophélie (1979) et de La Voie nomade (1986), la poésie d’Anne Perrier s’est davantage orientée vers une interrogation de l’étrangeté au monde, de l’errance ou de la folie. Auteur d’une dizaine de recueils, dont le dernier paru s’intitule justement L’Unique Jardin (1999), Anne Perrier a eu un impact important sur la génération de poètes qui émergent dès les années 1980. Sa poésie a cependant connu une reconnaissance tardive qui peut s’expliquer pour diverses raisons : certaines images lointaines des modernités poétiques (les fleurs, les abeilles, le lait, le miel), un milieu particulièrement dominé par les hommes dans les années 1950-60. Mais il faut se méfier de ces images chez Anne Perrier, en apparence simples, qui cachent de fortes tensions intérieures et ouvrent une poésie par beaucoup admirée.

Dans sa démarche, l’originel émerge en avant de soi, vers l’horizon, sans fuite dans l’ailleurs. Par l’indétermination qu’elle donne à ce qui est en avant, la poésie d’Anne Perrier ne renvoie pas à un Royaume promis ou au retour à l’espace édénique, mais davantage à une relation harmonieuse avec le réel, comme si l’expérience pouvait représenter l’ « unique jardin », le ressourcement constant.

Dans ses réflexions sur la poésie, Anne Perrier a particulièrement mis en valeur la dimension originelle du langage. Un véritable programme semble ainsi traverser sa démarche esthétique. Dans un texte  intitulé « Mise en voix », publié dans un collectif d’arts poétiques à la Dogana, elle y explique comment articuler ses évocations de l’originel à celles de la naissance de la poésie. D’emblée, elle suppose que l’objectif d’un « art poétique » est de « pousser la porte de ce jardin secret qu’est la genèse d’une œuvre poétique » (Art poétique, p. 11). Si l’association entre poésie et jardin semble aller de soi, Anne Perrier s’accorde à Paul Valéry pour dire que « La Poésie devrait être le Paradis du langage ». C’est du moins ainsi qu’elle a conçu son travail d’écriture et l’importance de la poésie tout au long de sa vie.

Plusieurs rééditions de ses œuvres principales sont disponibles aux éditions de l’Escampette ou en « Poche poésie » chez Empreintes.

 

Antonio Rodriguez

Dans la presse : Eléonore Sulser dans Le Temps, 23.1.2017.