Un mois avant l’exposition Code/Poésie (Digital Lyric)

Le 14 février 2020, l’exposition Code/Poésie (Digital Lyric) débute au Château de Morges. Cette exposition rassemble des artistes, des ingénieurs, des critiques de prestigieuses institutions suisses (UNIL, EPFL, HEAD, HEIG) pour explorer les nouvelles immersions et participations à la poésie par le biais du numérique et du multimédia. L’exposition s’annonce étonnante, détonante et pleine de nouvelles sensations. Entretien avec Marie Thorimbert, coordinatrice de l’exposition et du projet Lyrical Valley depuis 2018.

L’exposition s’annonce remplie d’innovations (anthologies, performances, réalité virtuelle, réalité augmentée). Quels sont les principaux éléments à découvrir?

M.T.: L’exposition présente douze installations inédites alliant poésie et numérique. Les visiteurs pourront vivre de nouvelles expériences interactives et immersives: de la création de leur propre poème à l’aide de l’intelligence artificielle à un karaoké poétique avec des lectures professionnelles, d’une anthologie construite sur le modèle de Spotify à un voyage en réalité virtuelle sur les traces de Rilke. Construit autour de cinq espaces thématiques, le parcours d’exposition propose un environnement totalement interactif: il s’agit bien de prendre part à des expériences, de les éprouver véritablement, en alliant le goût du public, ses choix, à la révolution actuelle des technologies.

L’exposition propose notamment au public de questionner l’évolution d’une littérature associée au livre, à la lecture silencieuse, vers une littérature qui vit un tournant et doit trouver place à l’ère numérique. Plus profondément, une telle évolution permet de renouveler et de réorganiser les relations à la poésie.

Les liens entre poésie et technologies sont pour le moins inattendus. La poésie n’est-elle pas au contraire le lieu pour préserver l’intimité, les émotions et le corps?

M.T.: Allier poésie et technologies peut paraître surprenant au premier abord. Il s’agit pourtant d’une incroyable opportunité pour reconsidérer et renouveler nos liens à la poésie, à partir du numérique. Alors que la fin du XIXe siècle a été marquée par une large diffusion du livre, de nombreux lecteurs considèrent encore que la poésie ne peut être associée à un aucun autre support de communication. Ils oublient pourtant que le livre, l’impression industrielle ou artisanale sur papier, ont été des technologies à part entière.

Mais, plus que tout autre genre, la poésie est historiquement liée à l’oralité, à la performance, à la musique ou encore à la danse; cela depuis l’Antiquité. Avec l’exposition Code/Poésie, il ne s’agit pas seulement de montrer comment le numérique représente une opportunité pour la poésie, mais également d’améliorer les rapports émotionnels et incarnés au texte pour un grand public.

Par cet horizon élargi, à l’ère multimédia et numérique, la poésie démontre que nous abordons perpétuellement des rapports aux textes différents et foisonnants.

Comment avez-vous réussi à faire dialoguer poètes, artistes, critiques et ingénieurs?

M.T.: C’est un dialogue qui a déjà eu lieu dans le cadre de la conférence de l’International Network for the Study of Lyric en 2017 à Boston, et qui continue de prendre de l’ampleur, notamment en lien avec les tendances actuelles autour du multimédia. Le professeur Antonio Rodriguez (UNIL) a commencé un dialogue fécond avec Marion Thain (King’s College London) et Sarah Kenderdine (EPFL), et c’est dans ce cadre que l’exposition s’est progressivement élaborée. Ensuite, les requérants du projets (UNIL et EPFL) ont rassemblé les meilleures énergies et plusieurs experts en humanités numériques, cartographie, statistiques, ingénierie. C’est une des grandes orientations de la recherche internationale aujourd’hui, et qui une donne une longueur d’avance pour le domaine en vogue des Art&Tech. À vrai dire, cette exposition place la Suisse à la pointe de Lit&Tech. On retrouve ce dialogue au cœur de l’exposition, qui est l’aboutissement d’un projet rassemblant artistes, acteurs culturels et scientifiques, d’une collaboration entre des institutions comme l’UNIL, l’EPFL, la HEIG ou encore la HEAD.

Quel rôle la Suisse peut-elle jouer en matière de littérature et technologies?

M.T.: La Suisse n’avait qu’un rôle de « périphérie » pendant l’époque industrielle du livre, dont les grandes nations avaient le contrôle avec des capitales littéraires, comme New York, Londres, Paris, Francfort, et la distribution des prix Nobel. La Suisse ne possède pas d’industrie littéraire, et son modèle artistique n’est pas celui de la compétition des grandes nations. Elle offre en revanche des bassins de collaborations, de compétences, de ressources et d’institutions très puissants, tant d’un point de vue technologique que culturel. C’est pour cette raison qu’elle semble plus en concordance avec les perspectives numériques et d’autres bassins interconnectés, comme celui de la Bay Area à San Francisco ou Montréal. Elle a l’opportunité de donner de nouvelles perspectives aux relations numériques au texte et d’offrir un modèle interlinguistique et international, convivial et accueillant, bien plus que celui de la langue dominante et du seul rapport de force.

En trois mots, comment pourriez-vous qualifier cette exposition?

M.T.: Interaction, émotion, découverte.

Entretien réalisé par S.W. pour poesieromande.ch.

Code/Poésie (Digital Lyric), exposition temporaire au Château de Morges, du 14 février au 10 mai 2020. Un projet FNS Agora, avec l’Université de Lausanne, l’EPFL, la HEAD et la HEIG.