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Avec Ordre de marche, Eric Duvoisin publie son deuxième livre aux éditions Samizdat. Ses poèmes, oscillant entre vers et prose, traitent la matière des mots comme de la viande, pour interroger et défaire l’excès d’ordre qui régit nos vies.

 

On entre dans le recueil d’Eric Duvoisin, Ordre de marche (Samizdat, 2016), comme dans un cimetière, en étranger « orienté dans les travers concentriques des concessions » (p. 7), sur la pointe des pieds, sans être tout à fait sûr du lieu. C’est effectivement dans un cimetière que commence la marche, même si l’on a pu croire à un tranquille quartier de pavillons de banlieue, un « espace aux lignes géométriques » avec ses « pelouses fraîchement réglementaires ». Le titre de cette première partie, « Résidences secondaires », pouvait déjà susciter le doute. Cette tension entre lieu de vie et espace réservé aux morts est constamment présente, notamment renforcée par l’imperceptible glissement du cimetière (« le plus beau jardin ») aux jardins urbains relégués en bordure d’autoroute où « on applique à la lettre l’art du jardinage ». Dans ces lieux bien quadrillés, de minuscules troubles pourtant dérangent l’ordre ; y « fleurissent les dialectes mondiaux, les accents locaux, […] les frontières se redéfinissent » (p. 17).

La réflexion poétique sur l’ordre se retrouve dans la deuxième partie du recueil, « Le grand corps », où le lecteur entre à l’école de recrue. Poèmes de l’impersonnel, d’un « on » dilué dans le corps de l’armée où « banquiers mécanos étudiants […] entrent dans le rang » (p. 23). Ici, tout s’aligne pour se « moule[r] aux cadences », le grand corps absorbe et digère les individus, l’« Esprit de corps » prend le pas sur le reste. Le « on » finit broyé pour n’être plus qu’un « ça » : « En grandes pompes, on copule avec les ordres. Et quand retentit l’hymne de la tribu, ça se divertit en rangs serrés, grades et lustre, ça s’applique au mérite » (p. 30). Mais la poésie ne peut se soumettre plus longtemps aux règles. Ne supportant plus de rester enfermé en cage, le poème fait crever l’abcès. Un lien se crée en cette fin de deuxième partie. Par le recours au « tu » un infime « je » se dévoile, s’adressant à son propre poème qu’il a fallu contenir, apprivoiser et « convaincre […] de jouer le jeu sur l’échiquier » (p. 33).

La troisième partie, « Bouche bée », nous fait pénétrer dans la fabrique du poète, sa boucherie poétique. Les mots y sont traités comme de la viande. Le poète les travaille jusqu’à l’os pour tenter de retrouver leur origine, « le babil humain », le balbutiement du « berceau » (p. 38). La langue ici joue plus qu’ailleurs avec les sonorités. Allitérations et assonances, rimes et paronomases, monosyllabes cadencés et parallélismes tentent de recréer la parole première :

Babel au berceau, à baragouiner la genèse, à goulûment happer les signaux, capter les échos, les percuter dans les cavités. Cela couine, grogne, râle, brouillant les prémices, dispersant les besoins. Tournicoti de la queue, tournicota de la tête, les alarmes de l’être martelées en sirènes. Entre aveu, effort ou joie, l’appel de la tétée. Sous la voûte, s’abreuver de tous les imaginaires. (p. 38)

Au fur et à mesure, la voix mue, la bouche se forme pour mieux « s’attaquer au langage, le charcuter : épeler un mot, peler les animaux. Et épicer cette viande d’images » (p. 43). Tout au long de cette partie, le poète met en scène son art poétique par le biais de la métaphore de la viande. Il montre comment malaxer la chair des mots avant qu’ils ne finissent sur la page (ou dans l’assiette) :

Des faisceaux de mots au corps du texte, laisser reposer la matière. Décanter les conjonctions, libérer le mouvement des molécules, le son des os. Que les tissus se détendent, et retrouvent la tendresse du texte. Requiescat in pace requiert la paix dans les pores. (p. 57)

Le recueil se clôt avec « Black Belize », réflexion sur le voyage et l’impossible dépaysement à l’ère du monde globalisé : « les beaux paysages : du linge lavé et repassé » (p. 69). De même que les morts dans les cimetières et les citadins des jardins urbains, les touristes ici avancent « à marche forcée », que ce soit les « bourreaux qui festoient » ou les « hordes juvéniles ». Le recueil se clôt sur une plage polluée où seules « les marées s’acharnent à panser les plaies » mais au-dessus de laquelle, heureusement, brillent encore les lucioles.

Ordre de marche se présente en réalité comme un contrordre de marche, une belle ode aux légers dérèglements. Dérégler le paysage quadrillé des cimetières, de la ville, de l’armée, des lieux touristiques, de tout ce qui structure le quotidien, mais aussi dérégler la langue, sa syntaxe, et, par « le muscle des mots », retrouver « l’atomique vitalité ».

Romain Buffat