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Pour sa rentrée, le site poesieromande.ch propose une critique du deuxième recueil de Pierrine Poget, Ils étaient six ou sept, nés d’octobre, Samizdat, 2016. Lecture par Eric Duvoisin.

 

C’est un peu surpris et très curieux que le lecteur entre dans le second recueil de Pierrine Poget, Ils étaient six ou sept, nés d’octobre : bien que le titre laisse présager d’un récit, l’horizon de lecture est cependant d’emblée démenti ; des éléments narratifs sont certes bien présents, mais l’impression qui se dégage est plutôt celle d’un récit poétique avorté, impossible ou empêché. Ces courts poèmes sont des micro-cellules narratives, des bouts de paroles, éclats de voix ou souvenirs. En leur centre, un échec, une contradiction, comme s’il y avait un refus d’en dire plus, une retenue voulue ou forcée.

« J’entrai en cette mésaventure / où par lâcheté tout arrive. » (91)

Le lecteur est propulsé in media res dès le fragment d’ouverture, numéroté 91 : quelle est cette « mésaventure », dont on ne sait rien ? Selon les indications initiales de l’auteur, son premier recueil, C’était le mois de taille (Editions des Sables, 2013), constitue le début de cette séquence poétique, avec des fragments numérotés de 1 à 90. On entre ainsi dans le livre invité à suivre le fil d’un récit dont l’origine peut nous être inconnue. Et on a le sentiment que dès cet incipit, tout est joué : le passé simple semble signifier que tout est circonscrit, dans un passé plus ou moins lointain, mais achevé. Le « je » poétique prend note d’un fait, d’une leçon, qui pourrait cependant très bien se reproduire aussi à l’avenir (« tout arrive »). De quelle leçon, on ne le sait pas exactement : s’agirait-il d’une relation amoureuse et ses aléas, dont le « je » se remémore l’impossible réussite, le lent effondrement et la rupture finale ?

 

« Quittant Trieste sur le grand bateau blanc, / les animaux du souvenir nous devançaient. » (93)

 

Il y a bien un « nous » qui se dessine entre les lignes, mais le « je » ne le convoque que pour le révoquer ou prendre finalement congé de lui. Le je poétique procède par aller-retour, par flash-backs de fragments, convoque quelques souvenirs ou épisodes (en utilisant souvent le passé composé et l’imparfait, parfois le passé simple), comme pour rassembler quelques éclats d’une relation brisée, d’une relation qui aurait mal tourné :

 

« Maudit au revoir de la main / dans deux directions à la fois » (99)

 

Dans ce contexte de perte et de séparation, non seulement une relation, mais « des paysages entiers partaient à la dérive ». (130) On notera au passage que l’unique indication géographique du recueil, la ville de Trieste en Italie, se rapproche par son orthographe et ses sonorités, des mots français « tristesse » ou « triste ». Trieste, au début du livre délaissée puis retrouvée et reconquise dans les derniers fragments (« Les animaux du souvenir parcouraient Trieste. / Ils avaient amené un drapeau. » (136)) est le point d’ancrage d’une expérience qui diffuse dans l’entier du recueil une certaine nostalgie, un air de déception, une légère tonalité élégiaque.

 

Un « tu » se dessine, parfois menaçant :

 

« Ton petit pas de côté / Pour les oiseaux de proie » (103)

« Tu as levé ta main pour m’effacer. / Tu l’as reposée sur une branche à fleurs. » (105)

 

Malgré quelques rémissions, une tentative de diversion, un voyage, la quête d’un ailleurs, la recherche d’une solution, d’un dialogue retrouvé, tout cela ne répare pas la distance qui s’installe, l’impossible communication :

 

« Je suis parti par les buissons
courbant des mains des palmes
mais –
pas de gué
– Trop tard.
de garrots
où passer la rivière. » (101)

 

Une relation inexorablement s’usant, malgré les répits et les petits sursauts de joie : chacun retourne à sa solitude :

 

« Tout remuait sans miracles / et chacun rentrait dans sa destinée. » (107)

« Et nous allions encore / à ce qui était défait » (117)

 

Entre la quête d’un accord retrouvé — malgré les tergiversations, l’inquiétude et les doutes qui tiraillent la conscience — et l’impossibilité de sa réalisation, le sujet lyrique est sans cesse paralysé dans ses choix :

 

« Je cherchais une chose sans désolation. / Je ne sais pas. » (96)

« Les animaux du souvenir abordaient Trieste
Ils avaient de grandes marques sur le corps.
De deux chemins je n’en retenais aucun » (112)

 

Le lecteur en vient à penser que cette relation précaire, paradoxale, faite de trahisons et de compromis, peut tout aussi bien figurer celle du langage avec le monde : comment se fier aux mots pour dire le réel ?

 

« Il y a mille façons de trahir / qui reviennent toutes au même. » (127)

« — ça suffit.
Et ça ne suffit pas. » (128)

 

Cette insuffisance des mots (ou d’un partenaire) semble cependant sur la fin du recueil acceptée et dépassée. Les derniers fragments d’Ils étaient six ou sept, nés d’octobre témoignent d’une confiance retrouvée dans l’avenir et la parole :

 

« Cette fois le terrain s’était relevé de lui-même.
Le soir venait et cela ressemblait à de l’aube. » (135)

« Je ne sais pas quel monde je retrouve,
mais j’apprécie de le rencontrer. » (138)

 

Un passage est à nouveau possible ; ce qui auparavant empêchait de vivre dans l’intensité et entravait le sens (le couple, les mots) a fait place nette à un horizon libéré :

 

L’envers des propositions enflait et commençait de reverdir. (…)
On avait construit d’autres ponts. (140)

 

Le motif de la (re)naissance qui se dégage dans cette dernière séquence du recueil s’allie au motif de la parole retrouvée : la libération est aussi celle du langage et des mots, qui peuvent à nouveau se déployer dans le chant :

 

Traversant les saisons, causant à mes fourrures, je chantais.
Je retournais à l’ordinaire.
J’avais de la marge. (141)

Les dieux ont reparu.
J’étais proche de parler. (142)

 

Qui sont ces « ils », « nés d’octobre » (139), qui apparaissent dans les dernières pages et donnent le titre au recueil ? Des poèmes, ou ces « animaux du souvenir » qui ponctuent le recueil ? Le texte laisse libre l’interprétation ; ce qui seulement importe, pour le sujet lyrique, c’est que « Désormais, ils choisissent de bonnes herbes / et je peux recommencer ma vie. » (139)

 

Stylistiquement, le motif de la taille, du creusement, de l’épure, définit le recueil de Pierrine Poget. A l’absence de repères narratifs s’ajoute un lexique de la perte, de l’abandon et du regret. Les antithèses sont nombreuses, les négations omniprésentes, et renforcent notamment le sentiment d’empêchement du « je » lyrique. Les phrases sont courtes, sèches, souvent laconiques. L’auteur dit le moins possible pour produire un précipité d’images qui « percute » et mobilise le lecteur. Cette posture à la limite du silence, où il ne reste que l’essence d’une situation, donne une tonalité parfois « nerveuse », « en tension », ou nostalgique selon les vers.

 

La tension procède du retranchement, presque à l’extrême : il ne reste que les os du récit ! Mais le procédé vise ici à stimuler l’imaginaire du lecteur, libre de prolonger les blancs de l’histoire à l’envi. « Il faudrait si possible que le poème n’ajoute rien à ces choses de trop qui existent déjà, tout en les prenant en compte » : cette paradoxale poétique, telle qu’elle est énoncée ici par Pierrine Poget (dans la quatrième de couverture du recueil), et réalisée avec force et conviction dans son livre, crée indiscutablement un univers très personnel et original. A trop vouloir retrancher, on court cependant le risque de « perdre le fil », de perdre en route un lecteur privé de signes et de balises ; à l’exception de quelques fragments, ce n’est pourtant pas le cas dans le recueil de Pierrine Poget, qui réussit à prolonger la tension de son univers jusqu’au terme, jusqu’à l’éclosion finale de la parole.

 

 

Eric Duvoisin