Poésie/technologie: qu’en disent les poètes? (enquête)

Poésie et technologie: un renouvellement du genre, une (re)vitalisation ou une incompatibilité? Dans cette nouvelle enquête, nous vous proposons de découvrir les réflexions de sept poètes – entre poèmes et essais – sur une thématique en constant mouvement, qui promet de se développer encore davantage à mesure que nous avançons.

Retrouvez l’enquête ici.

Si les interactions entre la poésie et le numérique se développent depuis de nombreuses années déjà (la poésie générative et la poésie multimédia en sont la démonstration), elles suscitent également des interrogations: comment concevoir le statut du poète, s’il travaille de pair avec la machine? Travaille-t-il seulement avec elle si c’est elle qui génère le matériau poétique? Que donne ce travail commun? Pourrait-il aussi permettre de revenir à des formes plus sensorielles et traditionnelles de la poésie? Ou comment, encore, le poète d’aujourd’hui vit le basculement vers la technologie? Sept poètes romands nous livrent leurs réflexions, leurs craintes, mais aussi leur travail, parfois, avec ces nouveaux modes de transmission et de présentation de la poésie.

Le poète: d’artisan à technicien?

Le changement généré par la technologie fait peut-être vaciller la poésie telle que nous la connaissons. Que devient-elle lorsqu’elle se partage par écrans interposés? Pour Philippe Constantin, la poésie, dans ce cadre, peut perdre de sa vitalité. Peut-être le numérique transforme-t-il même le poète; d’une part en l’isolant et en le coupant de la réalité des corps et des voix, d’autre part en le détachant aussi de la création: que fait-il, que fabrique-t-il encore lorsque la machine le fait pour lui? Le rôle du poète est-il alors de s’insurger, comme le suggère Patrice Duret?

Pour certains, sa fonction n’aurait pas été fondamentalement altérée: Pierre Thoma souligne au contraire la grande liberté du poète dans ses créations. Ce dernier, s’il peut garder un mode de création non technologique, peut aussi tirer parti de la rapidité et même de la créativité des machines: ces dernières ont notamment la capacité de générer des erreurs poétiques lorsqu’elles sont programmées d’une certaine façon. Un travail que Pierre Thoma expérimente lui-même dans ses performances. Ces nouvelles compétences qu’il faut au poète pour maîtriser cette technologie changent alors son statut: il est aujourd’hui un réel technicien.

La technologie à travers les âges

La technique aujourd’hui n’est d’ailleurs pas si opposée à celles, plus anciennes, sur lesquelles repose le livre: Antonio Rodriguez rappelle que cet objet est aussi le fruit de technologies. La poésie, tout comme avec les livres d’artistes qui la faisaient vivre sur les plus beaux papiers, peut aussi être valorisée par des outils numériques de qualité. Comme de véritables écrins pour le genre, les écrans ont aussi leur souffle particulier à apporter aux poèmes.

Ce souffle peut notamment susciter de nouvelles réflexions sur la poésie, comme l’évoque Heike Fiedler en citant Nietzsche: les outils d’écriture façonnent l’esprit, ce qui dans le même temps amène les êtres humains à façonner d’autres outils qui offrent des possibilités qui vont modifier, voire bouleverser le domaine de la littérature. La technologie serait donc loin de brider le poète. Au contraire, le passage au numérique inciterait l’auteur à non seulement se servir de la technologie pour créer de la nouveauté, mais aussi transformer l’outil lui-même: en faire «un matériau poétique en soi, plutôt qu’un simple outil de diffusion ou médium» (Alain Freudiger).

Le numérique comme terrain d’exploration

Faire de ces outils numériques un matériau poétique implique aussi l’utilisation et le jeu avec ses potentialités: c’est ce que Cléa Chopard et Brice Catherin proposent dans leur contribution, en explorant avec humour les possibilités numériques: une manière de répondre, avec créativité et malice, aux rapports des poètes à la technologie aujourd’hui.

Sandra Willhalm