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Cesare Mongodi lit

 Flurina Badel, üert fomantà (éditions Les Troglodytes, 2021)

«Quelque chose sans nom/commence». Ainsi débute le dernier poème du recueil Tinnitus tropic/acouphène tropical (prix suisse de Littérature 2020) dont un choix de textes forme le cœur de la petite anthologie üert fomantà/jardin affamé traduite du romanche par Denise Mützenberg, son éditrice. 

Les tensions causées par le passé qui bourdonne tel un acouphène, empêchant de saisir le présent dans son immédiateté, deviennent souvent source de poésie chez Flurina Badel. Le poème opposiziun/opposition, un des plus anciens de l’anthologie, est à cet égard emblématique: 

les esprits attendent
que j’ouvre les yeux
pour m’attaquer
et me remplir du passé
les yeux fermés
un vide en moi respire
bâille et s’étire
réclame tout l’espace
le moi évidé mais pas disparu 
garde un œil ouvert et l’autre fermé.

Percevoir le présent avec les yeux du passé, c’est lui substituer d’anciennes croyances et représentations. 

Le désir de renouveau entravé et piégé trouve une expression synthétique dans le titre d’un des plusieurs poèmes consacrés au couple:  solstice hypocrite. Ici, l’ennui ramollit les corps; «le rire devient/un chewing-gum sans goût» («ria as fiacca a/tschic insus»). Dans reste de chlorophylle, le «nous» crapahute «derrière des lézards» (reptiles qui nichent parmi de vieilles pierres), un lierre accroché aux chevilles, mais il s’en libère – enfin – pour s’élancer «toujours tout droit dans la direction/du vent et des feux verts» («adüna gualiv’oura in direcziun/dal vent e da glüms verdas»)! La relation amoureuse est le creuset où un amalgame temporel peut se produire subrepticement réveillant ainsi d’anciennes blessures: «secrètement ma tête/divague vers hier/louche vers ton ombre/pour voir si ta main/cherche la mienne». La synecdoque «ma tête» renforce l’adverbe: ce repli vers le passé se produit sous la probable pression de peurs d’abandon. 

L’attention de l’auteure aux irruptions du passé dans le présent justifie peut-être la fréquence de l’enjambement. Par exemple, dans le poème ça sent les souvenirs: «des chameaux/abandonnés laissent pendre/leurs bosses et soufflent/que la tulipe sur la table de nuit/perd ses pétales/tombent dans l’oubli». L’assonance entre «las gobas»/«les bosses» (réserve d’eau et de graisse, donc restes du passé) et «boffan»/«soufflent» lie le substantif au verbe. L’ellipse de la relative coupe les liens logiques entre l’avant-dernier et le dernier vers rendant ainsi abrupte la disparition des pétales. 

Pourtant, une forte vitalité émane de cette poésie marquée par la parataxe, l’anaphore, l’enjambement, les ellipses. L’imaginaire du lecteur est fortement mobilisé également par des images qui peuvent se lire dans les deux sens («je suis eau qui trouve/mousse/je suis qui se remplit»). 

Très incarnée, l’écriture de Flurina Badel est une aventure exigeante qui implique une descente volontaire dans le corps – lieu d’inscription des émotions – évoquée par cette suite anaphorique de verbes d’action: «en écrivant/j’éparpille mes entrailles/palpe reins et foie/fouille mes boyaux/traque cellules et pilosité». L’acte poétique réagit à une «indigestion» que les mots sont parfois impuissants à apaiser. D’où le titre du poème dont sont issus ces vers: «thé de camomille». 

Au demeurant, on est frappé par l’identification fréquente de l’homme à l’animal ou à un élément du paysage avec la métaphore in absentia ou la structure syntaxique «je suis + animal ou paysage». Des animaux pour signifier la vulnérabilité à l’autre («sur ton canapé/je suis grenouille/qui pressent le pneu»; «toi papillon de nuit/mon jour t’écrase»); la méfiance («hérissons aux manteaux sombres»). Mais aussi les moments où, dans les bras de l’être aimé, on se sent en sécurité («je suis poisson/qui replie ses écailles»). Le souffle poétique semble prendre sa source là où les frontières de l’être humain sont flottantes, poreuses.

Le poème suivant est placé sous le signe de cette porosité chamanique: 

suldum prüvada                   solitude intime
saint vastezza                         je sens l’immensité
ils ögls inaint                          les yeux à l’intérieur
muntognas uondagian         les montagnes ondoient
l’aual penda calm                  le ruisseau pend paisible
tras il god e tanter                 à travers la forêt et entre
la spelma d’üna metropol    les rochers d’une métropole
a la glümm dal di                   en plein jour
sun paesagi sulvadi.              je suis un paysage sauvage. 

Une atmosphère intime où le monde est accueilli en-deçà du langage conceptuel (les immeubles sont évoqués par la périphrase «les rochers d’une métropole») et ses dualités («les montagnes ondoient»). Lorsqu’on est dans cette disposition à l’émerveillement, «quelque chose sans nom/ commence» … 

Notons que dans le poème opposition, cité au début de cette étude, le moi trouve à l’intérieur un vide qui «réclame tout l’espace». Le poème solitude intime – (qu’on pourrait nommer, avec Paul Valéry, «une sensation d’univers») – témoigne d’un moment privilégié où un fond lumineux de silence peut refléter l’immensité du dehors. 

Une clef de lecture du titre de l’anthologie, üert fomantà/jardin affamé (sous lequel ont été écrits les poèmes les plus récents) est probablement la nécessité de cultiver l’espace intime ouvert à l’incommensurable. L’urgence climatique – souvent traitée avec humour (la fouine étant «le meilleur ecoactivist ever») – est une autre résonance du titre. Mais entendre et honorer cet appel du vide semble une condition essentielle pour que la Terre puisse redevenir Jardin. 

 

L’un par l’autre 7
7 mars 2022
© Association Lyrical Valley

Photographie utilisée : © Maurice Haas 

Pour plus d’informations, visitez le site des éditions Les Troglodytes ici