Du 28 mars au 10 mai 2026, une installation poétique du Musée d’art moderne et contemporain de Genève (MAMCO) est à retrouver aux Bains des Pâquis. Dial-A-Poem Switerzland s’inspire et prolonge le projet du poète américain John Giorno. Un téléphone dans l’exposition et un numéro fixe (+41 22 539 40 91) accessible à tous permettent d’écouter les interventions poétiques d’une trentaine de participants. Entretien avec Elisabeth Jobin, conservatrice au musée et organisatrice du projet.
Morgane Heine: Qu’est-ce que le projet Dial-A-Poem Switzerland ? Comment a-t-il été mis en place?
Elisabeth Jobin: Dial-A-Poem est un projet imaginé par le poète américain John Giorno (1936-2019), né d’un constat simple: Giorno trouvait que la poésie avait soixante-quinze ans de retard sur l’art ou la danse. On est alors à la fin des années 1960, et Giorno est intégré au New York Underground, en particulier des artistes du Pop Art. Il voyait la peinture s’emparer des images du quotidien, des nouveaux médias, de la publicité, des couleurs vives… La poésie, elle, restait selon lui enfermée dans les livres, déconnectées de son temps. Il souhaitait au contraire la faire sortir de la page, en faire une expérience vivante.
À l’heure où le téléphone commençait à se démocratiser, il s’est rendu compte qu’une poésie accessible par téléphone est potentiellement accessible à tout le monde, à toute heure. Il a donc mis en place un numéro où l’on pouvait écouter des poèmes préenregistrés par plus d’une centaine de personnes, dans un ordre aléatoire: poètes, artistes, activistes. C’était un effort technique considérable à l’époque, mais le succès a été phénoménal, surtout après l’intégration du projet dans l’exposition Information du MoMA de New York en 1970.
M. H.: Quels aspects de l’œuvre de John Giorno avez-vous cherché à reproduire ? Lesquels avez-vous souhaité ajouter à cette version en Suisse? Comment avez-vous pris en compte dans le projet la pluralité des régions linguistiques suisses?
E. J.: Réactiver Dial-A-Poem répondait à un vœu de Giorno de son vivant: que chacun puisse faire son propre Dial-A-Poem. L’organisation Giorno Poetry Systems, qui gère désormais sa succession, a relancé le projet il y a quelques années en contactant des musées dans différents pays. Cela a abouti à des lignes Dial-A-Poem au Mexique, au Brésil, en France, en Italie, en Thaïlande, et bientôt à Hong Kong. Bien entendu, il y en a une en Suisse désormais. Giorno Poetry Systems a contacté le Musée d’art moderne et contemporain de Genève (MAMCO), où je travaille comme conservatrice, car nous avons toujours consacré une place importante à la poésie: nous avons notamment, dans la collection du musée, un fonds de poésie concrète et sonore. Par ailleurs, ce projet s’inscrit parfaitement dans le programme hors-les-murs mis en place au MAMCO durant la rénovation de notre bâtiment.
Ce qui est fascinant en Suisse, c’est évidemment le plurilinguisme. On ne pouvait pas faire un Dial-A-Poem en une seule langue comme aux États-Unis, en France ou en Italie. Il y a donc des textes en français, allemand, italien et romanche. Pour le choix des voix, je suis partie de la méthode de Giorno lui-même. Dans ses mémoires, il expliquait sélectionner des participant·e·s qu’il appréciait et dont il aimait sincèrement le travail. D’autres pays ont pris des angles différents – en France, par exemple, on a insisté sur l’héritage LGBTQ+ de Giorno, qui était un fervent militant. Je voulais également inviter des personnes dont le travail témoigne de la diversité des pratiques littéraires et des expériences du monde en Suisse. Il était important pour moi de rappeler que la Suisse ne se réduit pas aux montagnes; les idées et les parcours de vie sont bien plus larges. J’ai donc invité des profils très variés, certains très politiques, d’autres très poétiques, en leur laissant carte blanche. Et je me suis laissée surprendre par leurs propositions.
M. H.: Quels liens voyez-vous entre la diffusion de poésie à travers ce dispositif et la question de l’accessibilité à l’art plus généralement?
E. J.: J’aime que ce projet joue sur une nostalgie de l’analogique tout en rejoignant notre usage actuel du téléphone. Dial-A-Poem est accessible de deux façons: via un numéro fixe (+41 22 539 40 91), et ensuite, dans les expositions, via un combiné physique, tel qu’on pouvait en voir dans les années 1970, et que les visiteurs peuvent décrocher. Il y a ce plaisir du retour à l’objet, mais aussi un détournement de notre usage du smartphone – qu’on utilise pour tout, sauf pour téléphoner. Or, quand on appelle ce numéro, on s’apprête à consacrer trois minutes d’attention non dispersée à une seule voix, à un souffle, à un rythme. C’est une vraie pause dans le quotidien. Pour renforcer cette accessibilité, nous avons choisi, au MAMCO, de lancer le projet aux Bains des Pâquis à Genève. C’est un lieu extrêmement populaire, une jetée sur le lac où les gens viennent se baigner, manger à la cantine, profiter d’activités culturelles. On est loin du dispositif parfois intimidant du musée; c’est en plein air, on y vient pour être bien, et on y découvre la poésie un peu par hasard. Ce téléphone va ensuite tourner dans plusieurs lieux culturels de Suisse.
M. H.: Qui sont les intervenants que les auditeurs pourront entendre au téléphone? Pourquoi avoir choisi des poètes ainsi que d’autres types d’intervenants?
E. J.: Quand on décroche le téléphone, on peut entendre trente auteurs, autrices, poètes, mais aussi des artistes visuels, des gens de la scène rap, du cinéma. Ce sont des personnes qui témoignent de la grande diversité des approches artistiques en Suisse, surtout dans le rapport au langage. On n’utilise pas la langue uniquement en poésie, elle est au cœur d’autres pratiques artistiques, et je voulais mettre cela en valeur, comme Giorno l’avait fait de son temps. Par ailleurs, la majorité des participant·e·s a entre 30 et 40 ans. C’est un âge où ils et elles ont déjà pu démontrer leur talent, mais où ils et elles ont aussi toute une vie devant eux pour continuer à produire des textes.
M. H.: Quels textes donnent-ils à entendre et sous quelles formes?
E. J.: Les formes sont extrêmement diverses, et c’était tout le plaisir du processus. Dès lors qu’on donne carte blanche, le résultat nous échappe un peu. Il y a des poèmes qui restent assez classiques, mais j’ai aussi choisi des gens qui viennent de la performance, de la scène, et qui ont proposé des textes performés, écrits précisément pour être lus à haute voix. On peut ainsi tomber sur un rap (KT Gorique), sur un texte conçu comme un message audio WhatsApp (Kayije Kagame), une poésie sonore (Heike Fiedler ou Marko Miladinović & Laura Giuliberti) ou encore sur une sorte de tribune politique (Thomas Hirschhorn). Trois minutes peuvent paraître peu, et pourtant c’est assez pour révéler une multiplicité de manières de s’exprimer et de s’adresser à l’autre. Car, au fond, tout ce projet est une question d’adresse. On parle directement dans l’oreille de quelqu’un. Quand on appelle ce numéro, c’est comme si on nous chuchotait un poème juste pour soi, dans l’intimité.
Plus d’information sur le site du MAMCO.
Propos échangés par courrier électronique
avec Morgane Heine.
Photographie: vue de l’exposition Dial-A-Poem Switzerland
MAMCO x Bains des Pâquis, Genève, 2026. © Annik Wetter, MAMCO Genève