Thierry Raboud explore les enjeux de la crise écologique à travers des textes, des œuvres visuelles et des performances. Le 27 février prochain, une exposition à Bulle présentera ses créations typographiques, alors que son nouvel ouvrage, intitulé Un Monde en liquidation, sera verni le 5 mars aux éditions La Baconnière. L’auteur se produira également sur scène, notamment au festival Cellules poétiques à Martigny en mars. Entretien.
Morgane Heine: Terres déclives avait été écrit lors d’une résidence au Musée Jenisch, et publié en 2022 aux éditions Empreintes. Vos performances en lien avec ce texte ainsi que la performance Désastronautes, créée en mars 2025 avec le compositeur Victor Decamp, traitent de la crise écologique en associant écriture, musique et performance. Vous semblez déployer des interventions «transmédia» (au sens de Jenkins) comme le font les groupes de musique? Sur quels aspects de vos textes cherchez-vous à mettre l’accent par la performance et la musique?
Thierry Raboud: Pour moi, ces différentes mises en corps et en scène du texte tiennent moins de l’interprétation d’un poème vu comme partition, que de son actualisation dans un espace-temps véritablement collectif (à la fois en termes d’expression, car j’aime à collaborer avec différents musiciens, qu’en termes de réception, dans le partage avec une audience).
Déploiement «transmédia» fondé sur un premier geste d’écriture, que je cherche ensuite à déplier, sinon à réinventer, en profitant pleinement de cette liberté offerte par la notion ouverte de performance. Ainsi, l’œuvre dépasse le périmètre de l’objet-livre, tient plutôt du réseau de formes aux frontières mouvantes, évolutives. Jusqu’à modifier parfois la substance du texte lui-même, à l’image du poème Désastronautes, écrit en vers strictement impairs dans une perspective déjà musicale, mais dont le travail avec le compositeur Victor Decamp puis la performance aux côtés de son ensemble de cuivres a permis de remodeler rythmiquement certains passages.
Je me nourris volontiers de ces franchissements trans-médiatiques, explorant librement ce champ des arts littéraires dont le livre n’est plus l’unique centre de gravité mais devient un pôle expressif parmi d’autres. Alors que dans mes premiers gestes, le recueil poétique précédait toujours la performance en lui servant de support comme de justification, la version publiée de Désastronautes (à paraître) succèdera cette fois à la version scénique. C’est un va-et-vient créatif dont je n’ai pas fini d’explorer les trajectoires ni les potentialités…
M. H.: Votre nouvel ouvrage Un Monde en liquidation,qui sera publié en mars 2026 aux éditions La Baconnière, explore la fonte des glaciers à travers des «mythes, légendes, récits et souvenirs où se dessine un nouvel imaginaire». Dans quelle continuité se place ce nouveau volume par rapport à vos autres créations poétiques?
T. R.: Depuis mon premier recueil, Crever l’écran (2019), je n’ai cessé de chercher les mots pour ressaisir l’urgence contemporaine, renouveler le langage de l’inquiétude face à nos aveuglements – qu’ils soient numériques ou climatiques.
Or il est aujourd’hui un symptôme dont nul habitant de l’arc alpin ne peut décemment s’aveugler: les glaciers reculent en courant. Nos petites destinées humaines croisent la fin d’une immense ère géologique. Nous avons désormais à habiter le paysage de la perte.
Une disparition dont j’avais pris la mesure objective – celle des rapports scientifiques – mais non culturelle ni intime. La découverte fortuite, dans mon archive familiale, d’une photo d’enfance sur laquelle je pose au cœur de la grotte de glace du Glacier du Rhône, a été le déclencheur d’une longue enquête sur les traces de ces géants bientôt liquidés. Pendant deux ans, la documentation s’est entassée sur mon bureau – reportages, coupures de presse, témoignages, photographies –, jusqu’à me contraindre à l’invention d’une forme qui soit capable d’accueillir et de donner sens à cette matière hétérogène.
C’est ainsi qu’est né ce livre qui, dans son ambition de trouver les mots pour décrire les paysages innommés de notre réalité climatique, s’inscrit très clairement dans le prolongement de mes précédents recueils, tout en quittant la parabole (Terres déclives) pour expérimenter une manière de prose documentaire – mais qui ne renonce pas à l’exigence sonore ni rythmique du poème, on ne se refait pas!
M. H.: Par ailleurs, une exposition présentera du 27 février au 22 mars 2026 les documents que vous créez à la machine à écrire depuis 2023. Cette série intitulée Écographies sera exposée à la galerie Trace-Écart de Bulle avec les photographies de Jean-François Delhom. Comment est né ce nouveau geste créatif?
T. R.: Du désir, poétique lui aussi, de dépasser le langage (qui me semble bien souvent inapte à saisir l’inconcevable), pour tenter de rendre visible notre sabordage planétaire. En travaillant en collaboration avec différents scientifiques, j’ai senti la nécessité de donner forme sensible à la donnée climatique. C’est comme cela qu’est née en 2023 la série Écographies, à la croisée de la typographie et de l’écologie. Elle s’est déployée ensuite parallèlement à mon travail littéraire, dont elle saisit aussi bien les outils que les inquiétudes mais en tentant d’investir un autre champ expressif, visuel cette fois-ci. Là encore, c’est un va-et-vient créatif où les différents gestes se nourrissent… Deux œuvres typographiques exposées à Bulle sont d’ailleurs reproduites dans mon prochain livre, Un monde en liquidation.
M. H.: La machine à écrire revient dans plusieurs de vos créations. Que signifie cet objet pour vous face au désastre écologique que connaît notre époque?
T. R.: La machine à écrire est fille de la révolution industrielle, née dans les usines du fabricant d’armes Remington. Un outil idéal pour intenter le procès de l’Anthropocène, pour affronter arme à la main les imaginaires prédateurs dont nous subissons et subirons les conséquences. Objet qui, paradoxalement, se révèle d’une durabilité à toute épreuve : certaines de mes machines ont un peu plus d’un siècle et fonctionnent encore parfaitement (avec certes quelques menues réparations grâce aux bons soins de Jacques Perrier du Musée de la machine à écrire de Lausanne)!
J’aime explorer cette tension entre la lourdeur historique de la machine, sa matérialité puissante, l’indispensable pesanteur du geste de la frappe, et la fragilité du poème (Terres déclives, Désastronautes) ou de l’œuvre d’art (la série Ecographies) qu’elle permet de faire naître.
Surtout, l’écriture à la machine, par son caractère définitif et irrémédiable, impose une lenteur, une précaution dans la transformation de l’intuition poétique en mot, en texte. Contrainte que je ressens comme un antidote salutaire à l’épuisante (et climaticide) liquidité informatique dans laquelle nous baignons.
Propos échangés par courrier électronique
avec Morgane Heine.
Photographie ©Muto