Après plusieurs années à publier des poèmes sur le site poétique Le périmètre des carburatrices et sur les réseaux sociaux, Stéphane Berney publie son premier ouvrage chez Bernard Campiche éditeur. Entretien.
Morgane Heine: Votre premier ouvrage poétique Des plaines de désirs inondées jusqu’aux chevilles vient de paraître chez Bernard Campiche éditeur, après plusieurs années à publier vos textes sur le site poétique Le périmètre des carburatrices. Comment en êtes-vous venu à penser au livre de poésie? Que représente-t-il pour vous aujourd’hui?
Stéphane Berney: Il y a cette image de Ludwig Uhland qui me revient souvent quand je construis mes textes: «Je voyage à cheval par la campagne sombre, aux gémissements du vent, sans rayon qui m’éclaire, enveloppé dans mon manteau.» Voilà, c’est exactement ça. Écrire, pour moi, c’est un voyage en solitaire, dans une sombreur que lacèrent parfois des traits de lumière, quand les jours et les nuits se montrent généreux.
Jusqu’ici, je fonctionnais ainsi: je travaille sur plusieurs textes en même temps, chacun avance à son rythme. Et quand j’estime que l’un d’eux a la robustesse d’un poème, qu’il peut affronter le monde extérieur, je le mets sur Le périmètre des carburatrices. Là, il poursuit sa vie. Il est lu ou pas, transmis ou pas. À certains, je confie une mission supplémentaire, et dangereuse : je les publie sur mon compte Instagram, avec des images de ma propre fabrication. Et là, c’est autre chose. Le monde des réseaux sociaux est d’une hostilité vénéneuse. Le texte y est offert à tous les commentaires, tous les interrogatoires, toutes les interprétations immédiatement montées en certitudes. Une jungle, vraiment. Les espèces s’y piétinent, s’y asphyxient, s’y dévorent. Et parfois l’une d’elles émerge, réussit à attraper une liane et se retrouve emportée plus loin, dans un ailleurs différemment faisandé.
Au fond, qu’est-ce que je fais là? Je publie des textes et des images en apparence statiques. Sauf que leurs signifiants et leurs signifiés sont des plaques tectoniques. Ils sont promis à remuer la surface, à saccager les certitudes qui évoluent à l’air libre. Je me suis fait une profession de miter l’immobilité, de la charger de sens dans les trous ainsi grignotés. Et faire ça sur un réseau social, c’est mener au suicide ce potentiel d’hystérie collective que les foules vénèrent tant.
Le livre, lui, s’est concrétisé l’an dernier. C’était l’occasion de travailler sur une mécanique de tension beaucoup plus précise, parce que très contrainte: un livre, au fond, c’est un objet fini. C’est la possibilité de porter une voix, une cohérence autour d’une recherche. L’égarement n’est plus permis. C’est la rivière qu’il faut travailler, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, sans se laisser déconcentrer par l’envie d’aller au lac. À l’atelier, entouré par les fragments, les pièces, les morceaux et les bribes, cette flânerie reste possible: il y a une effervescence, une liberté qui permettent de progresser sur des chemins pluriels. Mais quand le projet du livre arrive, il y a une mission. Il faut mobiliser certains éléments plutôt que d’autres. Il faut choisir, renoncer. Il faut muscler une pensée, parce qu’elle devra être indépendante et se suffire à elle-même. Bâtir un livre, c’est échafauder une puissance. Et ça, c’est considérable.
M. H.: Quel a été votre processus d’écriture et de création pour cette publication?
S. B.: Il y a d’abord ce goût marqué pour l’imparfait. J’ai aimé réunir des textes qui se déploient principalement à l’imparfait. C’est le temps de l’action qui n’est plus, mais qui développe encore ses effets, jusqu’ici, jusqu’à nous. J’ai parfois cette image: avec une très longue vue, un télescope gigantesque pointé sur le passé, on pourrait observer, ici et maintenant, ces choses qui se passaient alors, et dont les textes parlent quand nous les «déclenchons» en les lisant. Cette sensation de proximité fait partie intégrante du champ poétique. Il y a un poème d’Anne Perrier que j’aime beaucoup, dans Selon la nuit, qui dit ceci:
N’y-a-il pas quelque part cette nuit
Une étoile qui meurt
Un monde de bonheur
Possible auquel on n’a pas assez cru
Et qu’on a si mal défendu
Contre la nuit
Qu’elle nous l’a repris
Ce poème ouvre un univers de possibles inachevés qui nourrit énormément ma recherche. Et l’imparfait me semble très compétent pour servir cette complexité poétique.
Et puis il y a le vertige que peut provoquer la simultanéité. Prenez les peintures des grands maîtres hollandais. Vous vous focalisez sur un détail, la petite maison, au fond de la plaine, en arrière-plan. Qui y vit? Comment? Pendant ce temps, au premier plan, les intentions sont tout autres. Les drames, les tristesses et les joies qui s’y jouent n’ont aucune nécessité d’aller débusquer ce qui se trouve dans la petite maison, au fond de la plaine. Plus prosaïquement: en ce moment même, dans le monde, des êtres humains font l’amour tandis que d’autres s’entretuent, se torturent et se détruisent. Simultanément. Questionner cela, essayer de savoir si toutes ces choses sont vraiment indépendantes les unes des autres, c’est à mon sens progresser sur un champ poétique en jachère.
M. H.: À quoi renvoie tous les pluriels de votre titre? À la pluralité, au foisonnement, à la fragmentation?
S. B.: Il y a eu une petite dispute éditoriale au sujet du titre, je peux bien le raconter. Au départ, j’avais mis «inondés» au masculin. Je voulais l’accord avec «désirs». Arthur Billerey, mon éditeur chez Bernard Campiche Éditeur, a insisté pour accorder l’adjectif avec «plaines», principalement pour des raisons de compréhension. Moi, j’estimais que l’enjeu poétique se trouvait précisément là, dans ce lien entre «inondés» et «désirs». «Je voyage à cheval par la campagne sombre, aux gémissements du vent, sans rayon qui m’éclaire, enveloppé dans mon manteau.» Encore Uhland. Bon. Je suis très mauvais en dispute. En général, je perds. C’est ce qui s’est produit ici. Les arguments de l’éditeur étaient pertinents, ils se défendaient, et nous sommes tombés d’accord. Vous pourriez me reprocher l’abandon pleutre de ce combat en me rappelant Baudelaire, qui écrivait en marge des épreuves des Fleurs du mal: «Je tiens absolument à cette virgule». L’insolence cuistre de cette comparaison suffit à elle seule à justifier ma capitulation.
Les pluriels, donc. La notion de désir est vaste, étendue, soumise à des météorologies parfois âpres. Les désirs sont pluriels, oui. Et organisés en grandes étendues, ponctuées parfois de reliefs. Les plaines ne se ressemblent pas. Les traverser n’a rien d’une monotonie. Cheminer avec ses désirs à travers les plaines de nos existences, c’est marcher, prendre le risque de s’enfoncer, de s’embourber, de s’inonder. Il n’y a ni foisonnement ni fragmentation. Il y a succession, de pas et de pistes. Cela dit, je vous rejoins peut-être sur le foisonnement, avec une image: des troupeaux. Des troupeaux de désirs dans les plaines. Sont-ils sauvages? Domestiques? Comment les approcher, faut-il s’y attarder, faut-il les traverser? La poésie croise dans les parages. Laissons-la agir.
M. H.: Les astres, les phénomènes astronomiques ou encore la nature occupent une place prépondérante dans ces poèmes par rapport aux êtres humains qui y sont simplement évoqués. Qu’avez-vous cherché à représenter de cette relation entre les humains et le cosmique?
S. B.: Il y a une sorte de convention contemporaine qui mène les foules à accepter ceci: l’état de la planète et du monde serait le fait exclusif de l’être humain. Lui seul précipiterait le tout à sa perte. De lui seul viendraient tous les tourments, les malheurs et les tristesses. Avec deux réactions possibles. Les actes de contrition, d’un côté: nous sommes des salauds égoïstes. Les déclarations de déni, de l’autre: allons, allons, la situation est loin d’être aussi alarmante. Alors, demander à la littérature et à la poésie ce qu’elles en pensent, requérir leur expertise en la matière, ça n’apportera évidemment aucune réponse normée et valide au sens contemporain du terme. Aucune donnée, aucun calibrage, aucun pourcentage, aucune conclusion pondérée. En revanche, elles permettent de saisir, ou d’apercevoir, que l’ensemble de la planète et du monde avance de manière inconsciemment solidaire dans ses joies, ses peurs et ses horreurs. Nous nous précipitons toutes et tous, la banquière, l’assureur, le militaire, l’influenceur, la comédienne, le médecin, et avec nous la sauterelle, le mouton, le thon rouge, nous nous précipitons toutes et tous vers l’abîme inconnu et insondable.
Et dire que nous sommes toutes et tous sur le même bateau ne suffit pas. Nous toutes et tous, le bateau, l’eau qui le porte, ce qu’il y a dans l’eau, l’air et le ciel au-dessus du bateau, ce qui flotte dans l’air et le ciel: tout se précipite vers l’abîme inconnu et insondable. C’est cette relation que je cherche à interroger et à représenter. Cette imbrication sublime parce qu’inextricable, cette contrainte mutuelle et universelle. Pour y parvenir, je crois beaucoup à la puissance de la retenue. Et je pense à Raymond Carver, qui constatait ceci: «Dans un poème ou une nouvelle, on peut décrire des objets parfaitement triviaux dans une langue on ne peut plus banale, mais d’une grande précision, et doter lesdits objets d’une force considérable, et même confondante.»
M. H.: Pourquoi des vers courts? Cherchez-vous une forme poétique qui éclate ou qui éclaire?
S. B.: «Un aigle laisse échapper une morue juste au-dessus de votre tête ; pêche miraculeuse. Vous la ramenez chez vous et – what the hell not ? – vous la préparez avec des pommes de terre bouillies, des pois et des pains au lait. Après le dîner, vous parlez des aigles puis, la discussion dérivant, vous vous entretenez à propos d’un ordre de choses beaucoup plus ancien, beaucoup plus sauvage.» À nouveau Raymond Carver, dans Eagles, pour tenter de cerner les choses. Je ne suis pas pour l’éclatement. Disciple de la lumière, j’aime que notre séquence, j’entends par là celle de l’espèce humaine, soit baignée de pleine lumière, celle qui nous a permis de sortir de la caverne. Je vous laisse interpréter les manœuvres méthodiques actuelles d’extinction nocturne des périmètres humains, les villes, enfin de certaines villes, dans certaines régions, de certains pays. Bon, passons.
La ponctuation, je m’en suis toujours méfié. Elle peut produire des éclatements, même si son rôle de clarification est indéniable. Les règles et les usages n’ont jamais réussi à me rassurer complètement à ce sujet. À mon sens, si je ne parviens pas à me faire comprendre, dans une mécanique poétique, sans recours obligatoire à la ponctuation, c’est qu’il y a une insuffisance, un problème, un défaut. Le point et la virgule, dans une urgence totale, suffisent largement à construire quelque chose d’intelligible. L’idéal serait de s’en passer autant que possible. Même chose pour les lignes de dialogue, dans les romans par exemple: elles m’ennuient, elles me semblent fastidieuses. J’ai beaucoup plus de plaisir et d’intérêt à découvrir une construction qui me fait comprendre naturellement, sans artifice trop appuyé, que les personnages parlent, pensent, puis se parlent à nouveau. Évidemment, pour y arriver, le travail est considérable.
Les vers courts, donc, pour revenir à votre question. J’aime pouvoir produire quelque chose de concis sans renoncer à l’énergie ni à la puissance de l’ensemble. Je ne cherche pas à façonner une image clinquante. Je m’emploie à installer une pensée, à la structurer pour qu’elle infuse dans le temps. Et dans ces manœuvres, dans ces gestes, dans ces questionnements, rien n’est jamais acquis. Tout peut se liguer instantanément contre un travail pourtant patient. Il y a des vers de Zbigniew Herbert qui transmettent cette quête avec délicatesse:
Le poète imite les voix des oiseaux
il étire son long cou
et sa pomme d’Adam saillante
est comme un doigt maladroit sur l’aile de la mélodie
Propos échangés par courrier électronique avec Morgane Heine.
Photographie de Didier Martenet.