You are currently viewing Lausanne et région: la politique du livre d’Isabelle Falconnier

Dans cet entretien, nous interrogeons Isabelle Falconnier, journaliste, critique littéraire suisse et déléguée à la politique du livre pour la Ville de Lausanne, au sujet de la promotion et de la diffusion de la poésie en Suisse romande. Quelques nouvelles d’un genre littéraire bien vivant.

Sophie Batori: Comment définiriez-vous le rôle de la poésie dans la politique du livre? Représente-t-elle une part importante dans vos activités par rapport à d’autres genres littéraires?

Isabelle Falconnier: Non, pas une grande part. La politique du livre travaille en résonance avec les activités littéraires ou éditoriales menées par le milieu et la profession. Les éditeurs de poésie sont minoritaires par rapport à d’autres genres, tout comme les poètes publiés par rapport aux romanciers, aux auteurs de polars, d’essais, de bandes dessinées. De ce fait, la politique du livre soutient principalement les ouvrages de fiction pour adultes ou jeune public, ou des structures éditoriales qui publient tous les genres: fiction, non-fiction, poésie y compris. La politique du livre peut, en revanche, se montrer plus volontariste en ce qui concerne le volet médiation et événementiel, en organisant des projets qui valorisent le genre poésie auprès du grand public, qu’il soit adulte ou jeunesse. Nous avons organisé à quelques reprises un concours de poésie pour enfants lors du Printemps de la poésie. À cette occasion, nous avons également organisé, l’an dernier, un concours de haïkus avec les Transports Lausannois. Cela permettait aux meilleurs haïkus d’être diffusés sur tous les écrans du réseau TL et donc d’amener une forme de poésie auprès du grand public. Le concours a recueilli un très grand succès, plus de mille personnes ont participé. Ce concours répondait à la question «Comment toucher le public le plus large possible?». C’est la mission de la politique du livre: s’adresser à un public de non-experts, de non-spécialistes, pas seulement les gens déjà cultivés. Il nous faut donc trouver des biais grand public, ludiques parfois, qui parlent à tous et à toutes, pour amener ensuite une démarche poétique qui se rapproche autant que faire se peut de l’esprit de poésie.

S.B.: Par rapport à la politique du livre de la Ville de Lausanne, y a-t-il des projets avec les poètes et les éditeurs de poésie? Et si oui, lesquels?

I.F.: La Ville de Lausanne a des conventions avec quatre maisons d’édition qui éditent principalement de la fiction, mais parfois de la poésie. Je reçois entre deux et cinq demandes par année de soutien à l’édition pour des recueils de poésie, écrits par des poètes en lien avec Lausanne. La politique du livre ne prévoyant pas que nous fassions de différence entre une demande de soutien à la publication d’un roman ou de poésie, je ne fais pas de hiérarchie. Ce ne sont pas des sommes très importantes – entre 1000 et 3000 francs par livre publié – et nos conventions d’édition sont aussi assez modestes – elles vont de 5000 à 15000 francs par année. Nous sommes très subsidiaires, aucune maison d’édition ne pourrait tourner avec ça.

La plupart des maisons d’édition littéraires ont des soutiens qui viennent du canton de Vaud, voire d’autres fondations. Ensuite, en tant que déléguée à la politique du livre, j’entre également en matière si des associations de médiations littéraires, ou des librairies, souhaitent un soutien pour inclure un poète dans leur programmation. Si une association organise des rencontres littéraires avec des auteurs, comme Tulalu!? ou la Limonade Littéraire, je peux aussi la soutenir. C’est une manière indirecte d’aider la poésie.

Justine Roh: En quoi la politique culturelle pour promouvoir la poésie diffère-t-elle dans les villes et les campagnes?

I.F.: Les lectrices et les lecteurs, que l’on soit en ville ou à la campagne, restent des lectrices et des lecteurs, et auront un même plaisir éventuel à rencontrer des poètes, ou à eux-mêmes se mettre à produire de la poésie – puisque le soutien à la poésie passe par le soutien aux poètes ou aux éditeurs de poésie, mais aussi à la production, à la création de poésie. La poésie n’est pas réservée à la ville; elle peut être reçue de la même manière en ville et à la campagne.

La différence fondamentale [en termes de politique culturelle], c’est que la densité des zones urbaines fait qu’il existe déjà une grande offre spontanée, donc on réfléchit surtout en fonction de ce fait. En ville, l’offre culturelle et littéraire étant la plupart du temps plus riche et dense qu’à la campagne, il faut être attentif à ce qui existe déjà pour ne pas créer de doublon, pour être pertinent. Qu’est-ce qu’on peut faire de différent, de mieux? Il s’agit de s’adapter à son public, de savoir ce que l’on cherche à provoquer comme effet, à transmettre comme message, à avoir comme participation. Ensuite, comme la communication se fait de façon évidemment plus étendue que le lieu et de manière numérique, on peut toucher un public plus large. D’autant plus qu’aujourd’hui la médiation numérique efface les frontières géographiques et met tous les publics sur un pied d’égalité.

En outre, la politique culturelle d’un lieu s’attache à valoriser les écrivains et éditeurs du lieu en priorité. Nous travaillons avec l’argent public, c’est donc normal que l’on soutienne d’abord les gens qui sont concernés par le lieu: le canton de Vaud soutient prioritairement des auteurs et des éditeurs vaudois ou en lien avec le canton. Évidemment, il peut ensuite y avoir des collaborations pour des projets supra communaux, supra cantonaux ou supra nationaux.

J.R.: De quelle manière la poésie est-elle rendue attrayante pour le lectorat d’aujourd’hui, en particulier le jeune public? Quelles sont les stratégies de promotion de ce genre littéraire?

I.F.: La politique du livre de la ville de Lausanne dépend du Service des bibliothèques et archives de la ville. La collaboration avec les bibliothèques est donc régulière, et c’est une vraie opportunité. Dans ce cadre, la médiation autour du livre à destination du public jeunesse va tenter de sensibiliser ce dernier à la fiction et aux histoires en général, sans forcément mettre l’accent sur un genre particulier. Le conte, les histoires, des clubs de lecture jeunesse et des ateliers d’écriture pour enfant vont tenter d’intéresser les enfants aux mots, à la création d’histoires, à les ouvrir au pouvoir des mots en général, à les aider à stimuler leur imagination et l’envie de mettre leurs voyages imaginaires en mots. Les conteuses vont régulièrement partager avec leur public jeune un univers proche de la poésie onirique. Donc je dirais que souvent une démarche poétique est englobée dans des propositions de médiation, des rencontres avec le public jeune. C’est rare que l’on fasse, en tout cas en ce qui concerne le public jeunesse, spécifiquement des propositions poésie. On est plus dans une attention au pouvoir des mots, ce qui est quand même la base de la démarche poétique.

Mais on peut effectivement remarquer que la poésie est un genre discret, qui est peu dans la promotion d’elle-même. Par conséquent, il y a peu de stratégies de promotion de ce genre littéraire de la part d’organismes ou d’institutions culturelles généralistes. Le Printemps de la poésie en ce sens, lors de sa création, est clairement venu combler un manque. Ensuite, ça dépend de qui l’on est: est-ce que c’est un éditeur qui cherche à rendre la poésie attrayante, est-ce que c’est une association de poètes, est-ce que ce sont des bibliothèques? Il y a à chaque fois des manières différentes de valoriser la poésie. Pendant le Printemps de la poésie, les bibliothèques des six sites lausannois sortent les livres de poésie, les recueils de poètes des rayons et en font des expositions de livres: on rend les ouvrages de poésie plus visibles, on fait une proposition plus active. Si l’on est un éditeur, on peut par exemple créer une collection de poésie, investir dans de la poésie, organiser des évènements là autour, faire des rencontres avec des poètes. Il s’agit vraiment à la fois d’enrichir son activité et de la promouvoir. Si l’on est une association de poètes, c’est clairement de ne pas rester trop discret. On en revient aux outils de communication et de promotion culturelle à disposition du monde littéraire qui souvent se heurtent aux questions de moyens: réaliser des vidéos, des affiches coûte cher.

Théa Steinbrenner: Vous avez participé à la réalisation de l’ouvrage 100 femmes qui ont fait Lausanne (éditions Antipodes, 2021): quelle place ont les femmes dans la poésie romande? 

I.F.: Dans ce livre, il y a une poète: Anne Perrier, la première et la seule à avoir obtenu le Grand Prix national de la Poésie française en 2012. Son livre le plus connu s’appelle La Voie nomade [1986]. Il y a également d’autres artistes dans tous les domaines mais aussi d’autres écrivaines, notamment Anne Cunneo, Catherine Colomb et Angélique de Charrière.

Pour vous parler un peu d’histoire, entre le Moyen-Âge et le début du XXe siècle, l’art était laissé aux femmes parce qu’il était considéré comme un loisir. On leur laissait facilement le champ artistique plutôt que le champ politique, scientifique ou économique. On préférait qu’elles s’adonnent à la poésie ou la peinture plutôt qu’elles fassent du militantisme. Etiennette Clavel de Branle se concentrait sur les correspondances et la traduction, car il était davantage admis pour une femme de faire de la traduction que de la création littéraire ou philosophique en tant que telle. D’autres activités laissées aux femmes sont les Salons et le journal intime: Catherine de Charrière de Sévery était une salonnière de talent et a tenu un journal toute sa vie. Ce qui est intéressant dans les Salons littéraires du XVIIIe siècle, pour la plupart tenus par des femmes, c’est qu’il fallait faire preuve d’esprit et donc aussi de talent poétique. La production poétique des femmes dans les Salons est souvent tombée dans l’oubli.

Pour revenir à votre question, je dirais que les femmes ne prennent pas beaucoup de place dans la poésie en Suisse romande, malgré les efforts fantastiques d’éditrices comme Eliane Vernay, Denise Mützenberg des éditions Samizdat à Genève, ou la maison Empreintes, qui bien qu’elle ne soit pas tenue par des femmes, a toujours fait attention d’accorder une grande place aux poètes, notamment José-Flore Tappy.

T.S.: Avez-vous des auteurs ou des courants que vous préférez? Si oui, pourriez-vous nous expliquer pourquoi?

I.F.: En ce qui concerne les poètes romandes, j’aime la poésie d’une Claire Genoux, Pierrine Poget, José-Flore Tappy, Sylviane Dupuis ou d’une Mousse Boulanger, pour prendre des générations extrêmement différentes. Sinon, j’aime particulièrement Alexandre Voisard, Jim Harrison et Stéphane Blok.

Alexandre Voisard est un écrivain et principalement poète jurassien. Ce que je trouve intéressant chez lui, c’est le lien à la nature tel qu’il l’exprime. Je dirais qu’il a trouvé un ton unique pour parler de notre rapport à la nature. Il a montré qu’on pouvait être un poète militant, engagé, puisqu’il a participé à la lutte pour l’indépendance du Jura dans les années septante. Il a été pendant presque vingt ans considéré comme une sorte de poète national jurassien. Il a écrit un recueil de poésie intitulé Odes au pays qui ne veut pas mourir, qui a été scandé par les peuples jurassiens pour l’indépendance du Jura. Un de mes ouvrages préférés est Une enfance de fond en comble paru aux éditions Empreintes. J’aime la diversité de son langage et de son expression poétiques, ainsi que celle de ses sujets, aussi bien l’enfance et la nature qu’une réflexion sur le langage lui-même. C’est une personnalité très attachante et très sympathique, qui en plus a un rapport fantastique au public.

Jim Harrison est un écrivain de l’Ouest américain. Il a notamment écrit Légendes d’automne. Il a habité dans le Montana: il est donc classé dans la catégorie d’écrivains de l’École du Montana. Il pratique le nature writing, c’est-à-dire qu’il parle beaucoup des rapports entre le paysage, la nature et les êtres humains. Il est romancier et a aussi écrit beaucoup de poésie. Jim Harrison parle de manière passionnante de notre rapport à la nature et à notre environnement proche. On trouve chez lui ces thématiques «mélancoliques»: le tragique du destin humain apparaît souvent, mais aussi la joie liée au simple fait du vivant. Je recommande souvent la poésie de Jim Harrison à ceux qui n’en lisent pas, car c’est un romancier suffisamment populaire pour que les gens aient lu certains de ses romans. Il fait preuve d’une inventivité de langage et d’image extrêmement grande.

Stéphane Blok, pour moi, incarne à merveille le dialogue possible entre divers moyens d’expression tels que la musique, la poésie, la chanson. Il utilise souvent ses poèmes pour les mettre en musique ou en faire des soirées de lecture. Ses poèmes sont autant des paroles de chanson que des poèmes en tant que tels. Il incarne la manière dont l’esprit poésie peut circuler dans différents médias culturels ou moyens d’expression. Pour moi, c’est une sorte de Dylan romand puisqu’il est aussi chanteur. Il écrit les paroles de ses chansons, qui peuvent se retrouver dans des recueils de poésie imprimés et édités par des éditeurs de littérature classique.

Propos recueillis par Sophie Batori, Justine Roh et Théa Steinbrenner

Photographie: © Julie de Tribolet

Cet entretien a été mené dans le cadre des validations du Cours/TP Poésie, automne 2021, de la Section de français de l'Université de Lausanne.